Poire et petite aubergine, mine de plomb sur papier et pastel blanc, 2013
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Contrairement à ce que font présentement de nombreux journalistes et même nombre de croyants, évitons de verser dans la politisation, la « pipolisation » du prochain conclave en vue de l’élection du nouveau souverain pontife. Il s’agit d’un événement extraordinaire, car l’Esprit interviendra sous nos yeux dans le cours de l’histoire. Les cardinaux procéderont à cette élection sous une inspiration très semblable au souffle créateur qui survient dans l’âme de l’artiste.
Le conclave nous invite également à réfléchir sur la nature du rapport qui doit être institué entre le pape et les évêques. Sur la question de la collégialité qui soulève bien des débats, le paragraphe 22 de Lumen Gentium se révèle tout à fait clair. Clair pour ceux, du moins, qui interprètent Vatican II à la lumière d’une herméneutique de la continuité et non de la rupture, comme enseigne à le faire Benoît XVI émérite. Quand ce concile devient sans cesse le prétexte spécieux pour cautionner la déstructuration de toutes les traditions, la minoration de la mystique, la rupture du pacte anthropologique, la volonté de n’être pas un signe de contradiction dans le siècle, n’est-ce pas, conscient ou non de soi, le nihilisme propre à ce temps de la modernité tardive qui trouve son accomplissement ?
Raymond Croteau, Heidegger, 2006
(Impression numérique. Jet d’encre ULTRACHROME sur papier photo EPSON, 1/1)
Claude Monet, Poires et raisins, 1867-1868
Le court texte qui suit, dans lequel la notion de phénomène est abordée, résulte d’un concours de circonstances. En 1985, lorsque j’étais en train d’écrire une thèse de doctorat sur Jean-Paul Sartre, me vint soudainement à l’esprit que le vocabulaire de l’auto-monstration en phénoménologie présentait des difficultés : comment un phénomène peut-il « se montrer soi-même » s’il est privé d’un soi, c’est-à-dire s’il est dépouvu de la spontanéité propre à la conscience ? À cette époque, pour toutes sortes de raisons, je n’ai pas cherché à approfondir cette « intuition métaphysique » et les choses en sont restées là.
Lorsque j’ai écrit Une expérience fondamentale en 2004, et sans faire au préalable des recherches érudites comme à l’époque de mes études, j’ai tenté de faire une courte synthèse de mes réflexions antérieures.
Deux ans plus tard, je me suis plongé dans la lecture de l’ouvrage de Jean-Luc Marion, intitulé Étant donné, et quelle ne fut pas ma surprise de constater que ce phénoménologue, non seulement utilisait ce vocabulaire de l’auto-monstration, mais qu’il en rajoutait : l’acte de « se donner soi-même » – la donation – devenait le pivot même d’une philosophie. Après avoir couché sur le papier plusieurs pages de notes critiques, je me disais alors qu’il faudrait bien qu’un jour je cherche à creuser davantage les raisons de mes réticences vis-à-vis de ce vocabulaire.
Par la suite, en glanant des indications trouvées dans les plans de cours numérisés d’un éminent professeur, et disponibles sur la Toile, je pris conscience que l’étude analytique de deux courts textes, l’un dans la Critique de la raison pure et l’autre dans Être et temps, suffiraient peut-être pour me permettre de tirer les choses un peu plus au clair. Je fis la lecture dans la KrV de la section intitulée Du principe de la distinction de tous les objets en général en phénomènes et noumènes et je pris là encore bien des notes. Remarquons que Kant n’utilise pas le vocabulaire de l’auto-monstration ; cependant, sa manière de concevoir la dualité du phénomène et de la chose en soi me laissa plutôt insatisfait et cette insatisfaction je l’éprouvais depuis mes tout premiers contacts, dans la vingtaine, avec ce penseur si difficile. Mais, encore une fois, les choses en restèrent là.
L’an dernier, en prenant connaissance du très beau livre de Dieter Henrich, Oeuvres en devenir (Werke im Werden, Beck, 2011), je trouvai un viatique. Je veux dire que les réflexions de cet auteur sur la philosophische Einsicht (philosophical Insight) et sur le fait avéré qu’un manque, une carence, une déficience (Defizit) peut se retrouver même chez les plus grands auteurs, me donnèrent le courage d’entreprendre ce travail de clarification et, ces derniers temps, j’ai analysé d’aussi près que possible, dans le paragraphe 7 de SZ, le paragraphe (A) sur le concept de phénomène. Le court texte que j’ai produit a pour titre Une conception abstraite du phénomène (version revue et corrigée).
Mes réflexions sembleront, je le crains, un peu trop critiques au goût de certains admirateurs de l’immense penseur qu’est Heidegger. Si je ne partageais pas moi-même, et au plus haut degré, cette admiration, je ne me serais pas donné la peine de passer plusieurs heures à tourner de tous bords et de tous côtés chaque phrase de ce texte et d’en soupeser chaque mot. Il faut aborder les remarques qui suivent selon les intentions d’un essayiste qui travaille, quand les circonstances le permettent, en artiste du langage. Quelles sont ses intentions ? Essayer de mieux comprendre ce que signifie la notion de phénomène et défendre, au moyen d’une critique de celle du maître de Fribourg, la conception esquissée dans Une expérience fondamentale. Une copie en format PDF de ce livre est disponible plus bas dans ce carnet.
[…] quid velit et possit rerum concordia discors ? Ce magnifique oxymore du poète Horace (Épitres, I, 12, 19) exprime peut-être en latin l’inquiétante vision de l’Éphésien : « Que pourrait vouloir dire, de quoi serait capable l’accord discord des choses ? » Le fond du réel est en devenir parce que les contraires s’engendrent les uns les autres sans repos ; seul l’esprit, lieu de leur unité, connaît la réconciliation des opposés. Dans les choses humaines, l’accord discord fait apparaître du nouveau, car les contraires s’appartiennent et luttent sans cesse : toute harmonie demeure toujours provisoire.
Écoutons le poète de la Renaissance, Étienne Forcadel :
Quand je créai ce qui est un grand œuvre,
Lune, Soleil, Astres au firmament,
Mer, Terre, Feu, Air et Ciel qui tout coeuvre,
Par un discord accord fis proprement.
Écoutons aussi ces vers du Sonnet XIV de Jacques Peletier :
Comme un contraire est joint à son divers,
Le chaud, le froid, le sec l’humeur maintient :
Le bien, le mal, le fort le faible tient ;
Et tout ensemble accomplit l’Univers.
*
Plus ratio quam vis. Il est bien certain que, depuis plus d’une cinquantaine d’années, la culture occidentale est engagée dans une confrontation spirituelle avec elle-même. Kulturkampf, culture war : tel est l’horizon sur fond duquel doivent être interprétées toutes les idées politiques. Ce n’est pas par la force que la « barbarie de la réflexion » sera tenue en échec et que sera reconstruite une civilisation intellectuelle, mais bien par la persuasion – non pas celle qui résulte d’une rhétorique manipulatrice –, mais celle du discours vrai.
*
Si le mot de chaos (χάος) signifie à l’origine béance, ne serait-il pas permis de traduire cosmos (ϰόσμος) par cohérence ? Sous cet angle de réflexion, le fameux principe de la morale ancienne « suivre la nature » gagne un peu en clarté pour nous, spectateurs étonnés de la modernité tardive.
Réduit à une pure et simple modification de la conscience, le phénomène perd toute sa profondeur et devient surface lisse, inerte reflet, schéma d’objet. Le phénomène ainsi réduit n’a vraiment pas ce qu’il faut pour se montrer de lui-même et pour signifier son autre : seul l’esprit est capable de faire des actes spontanés d’apparition signifiante. Voilà pourquoi il ne saurait y avoir qu’une seule phénoménologie performative, celle de l’esprit.
Manuscrit du XIVe siècle (Londres)
L’otium, littéralement l’oisiveté, renvoie à une notion fondamentale de l’humanisme classique parce qu’est désignée par ce mot une condition nécessaire de la vie de l’esprit. Le loisir studieux s’oppose au negotium – cet affairement qui caractérise notre existence lorsqu’elle est prise dans les filets de la recherche du gain, du profit et de l’utile. L’otium est ce temps libre non soumis aux nécessités de la vie, temps disponible pour se consacrer à l’étude, à la réflexion, à la méditation. Or, ce temps de la libre disposition de soi requiert avant tout calme, tranquillité, repos. Ce temps libre libère l’âme dans l’exacte mesure où il devient celui de la vie de l’esprit menée pour elle-même et non pas en vue d’une autre fin du genre : avoir de la considération, exercer de l’influence ou jouir de privilèges… Pour rendre les connotations du mot de otium, nous trouvons chez les bons auteurs des locutions expressives comme « loisir lettré » ou « tranquillité studieuse ». Continuer la lecture
(Image provenant de l’application Star Walk)
Image publiée originellement pour sa seule beauté. Sur la question des scénarios de fin du monde, il vaut la peine de se reporter à l’article suivant et de regarder la vidéo d’un scientifique de la Nasa : cliquez ici.