Herméneutique du souvenir oublié

« Pour tenter d’y voir plus clair, je me suis amusée, ces derniers temps, à poser un certain nombre de questions, toujours les mêmes, aux personnes que je rencontrais, leur demandant à chacune ce que leur suggérait tel ou tel mot. » Le Trésor des savoirs oubliés de Jacqueline de Romilly, LGF, 1999, p. 60-61. Cette phrase, prononcez-la plusieurs fois, lentement, à haute voix. Voyez le naturel de l’artiste du langage, comment les incises induisent des changements de vitesse et des à-coups, comment le rythme de cette prose reproduit celui de la meilleure poésie. Jacqueline de Romilly, helléniste de très grand renom, nous offre un petit livre sur la mémoire que tous les éducateurs, parfois un peu inquiets de l’utilité de leur enseignement, devraient découvrir et sur lequel ils devraient méditer.

Bien sûr, les jeunes gens oublieront la plupart des connaissances que nous leur transmettons dans les classes de lettres, de philosophie et d’histoire. Mais, et c’est là que réside tout l’intérêt de ce bijou, il faut prendre conscience que les souvenirs scolaires, même oubliés, ne sont pas abolis : ils contribuent à former le jugement, le bon goût et une meilleure compréhension des êtres et des choses. La culture, grâce à ce dépôt des savoirs plus ou moins conscients, cerne toute nouvelle expérience d’un halo de références qui permet à celui qui la vit de la vivre plus intensément.

 

Homme libre, toujours tu chériras la mer !

La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme

Dans le déroulement infini de sa lame,

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

 

Que nous ayons présents ou non à l’esprit ces vers de Baudelaire, ils gisent dans les profondeurs de notre âme si nous les avons appris à l’école ; si nous nous retrouvons un beau jour seuls face à l’océan, notre expérience en recevra une certaine coloration. Voilà le propos de cette fine analyste du coeur : décrire par quel travail subtil et secret se font des échanges entre la mémoire et l’oubli, le savoir et l’ignorance. « Des souvenirs les plus anodins, jusqu’à ceux qui modifient notre existence, on découvre vite quantité de traces présentes en nous, comme des bouées à la surface de la mer, qui évoquent des réalités sous-marines profondes, toute une vie secrète, avec des récifs, avec d’obscurs mouvements. » (p. 40)

Naturellement, l’interprète de la mémoire s’occupe beaucoup des souvenirs de savoir, elle a enseigné la littérature toute sa vie. Parmi les mille exemples qu’elle étudie, j’ai retenu celui-ci : elle demande à des adultes : « Qui était Nabuchodonosor ? » Elle décrit ensuite la grande différence dans l’attitude de celui qui n’a jamais entendu parler de ce roi et celui qui cherche confusément à faire revivre ce qu’il a appris dans les classes d’histoire. Elle évoque aussi la scène célèbre du Ménon en faisant de profondes réflexions sur l’anamnèse, la réminiscence et la maïeutique. Bref, il s’agit pour elle de découvrir « la complexité de cette vie intérieure et de ce dialogue entre les souvenirs et la conscience dont est formée, en réalité, toute pensée » (p. 79).

La fréquentation des auteurs et des philosophes, la prise de conscience de la multiplicité irréductible des argumentations, feront que l’écolier, même s’il a beaucoup oublié, aura, devenu adulte, sur les questions les plus difficiles, comme la peine de mort, « cette prudence grave qui va avec l’expérience ». L’étude des grandes oeuvres littéraires du passé élargit notre horizon : la lecture fait vivre en imagination des sentiments, des situations, des aventures ; ainsi se forme la compréhension qui se situe au-dessus du jugement, car « la compréhension qui naît ainsi chez l’élève est la forme la plus haute de l’intelligence » (p. 97). Mais il ne faut pas croire que Jacqueline de Romilly ne s’attache qu’au savoir et qu’elle néglige la vie des sentiments. Bien au contraire, elle montre à l’envi comment, dès l’enfance, notre monde intérieur « est traversé de chaudes approbations et de vives réprobations ». Et ces souvenirs, même oubliés, conservent notre vie durant une charge affective prégnante.

En multipliant les expériences qui forment notre personnalité, la littérature, l’histoire et la philosophie instillent en nous des valeurs morales, même celles qui apparaissent aujourd’hui un peu surannées comme la sagesse. Quel élève ne sera pas éveillé par la sérénité stoïcienne ou épicurienne ? Peut-être oubliera-t-il le détail de ces doctrines anciennes, mais peut-être aussi gardera-t-il « l’impression qu’il est sans doute puéril de manifester aussitôt et sans mesure sa déception ou sa colère, que l’on peut faire mieux » (p. 146). Dit autrement, « la littérature offre, sous des formes diverses, les éléments qui fournissent aux jeunes esprits les goûts, les certitudes, les aspirations à partir desquels se construira leur vie » (p. 153).

Parce qu’il a fait ses preuves pendant des siècles, l’enseignement des lettres, au sens large, se révèle l’instrument privilégié pour initier la jeunesse au sens civique, c.-à-d. au « sens de la collectivité ou du bien commun, voire de la solidarité ». Voilà, selon Jacqueline de Romilly, le remède à divers maux dont nous souffrons présentement, en particulier la violence à l’école. Grâce aux leçons de l’humanisme classique, « de tout ce qui est l’histoire et le patrimoine de l’humanité, quelque chose passe dans l’imagination des jeunes, s’y modifie, s’y implante, y prospère et c’est ainsi que peu à peu, ils seront non pas des héros d’Homère, mais, du moins, des hommes de bien » (p. 165). Grâce aux excellentes traductions dont nous disposons, les élèves qui liront L’Apologie de Socrate ou le Phédon se cabreront contre la condamnation à mort du sage par excellence.  Et c’est de cette façon que « l’indignation devant l’injustice, devant la violence ou toute autre attitude coupable, nous atteint et nous pénètre à travers les textes qui en ont parlé » (p. 167).

Ce livre de sagesse, j’aimerais l’apprendre par coeur pour le connaître intimement et pour découvrir le secret de sa petite musique si envoûtante. Le charme en est si indéfinissable que me sont revenus à la conscience, involontairement, deux vers de je ne sais plus quel poète célèbre :

Il est un air, pour qui je donnerais

Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber

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