Obscurum per obscurius : tel est le sentiment que l’on éprouve devant certains commentaires d’oeuvres ou de notions particulièrement malaisées à comprendre. Au lieu de simplifier les choses, il y a des spécialistes en philosophie ou des critiques d’art qui rendent « ce qui est obscur par [des expressions] encore plus obscures ». Le bon interprète trouve les mots qui parlent à son lecteur et ces mots, ipso facto, rendent le difficile plus intelligible. Cela dit, les grandes oeuvres de l’esprit conservent jalousement leur secret : il faut accepter de ne pas tout comprendre tout de suite.
Crux commentatorum, « la croix, le tourment des commentateurs ». Il n’est pas rare qu’une expression, un passage, ou même un texte en entier résistent à l’analyse des interprètes et, qu’en raison de leur obscurité, les experts soient réduits à ne proposer que des conjectures. L’herméneutique n’est pas une mince affaire : on n’arrive pas toujours à sortir de l’indécision et à trancher le noeud.
On trouve parfois dans les manuels de latin des vignettes qui, en quelques mots, livrent un aspect essentiel de l’humanisme : « Le substantif negotium n’est autre que le mot otium, précédé d’une négation ; negotium signifie l’absence de loisir, donc l’affaire. Les moralistes opposent volontiers l’otium, condition indispensable à la réflexion, et le negotium qui empêche l’homme de se trouver lui-même. » Les affaires, les occupations – le négoce au sens large – ne laisse aucune place à la contemplation. Celui qui jouit du temps libre pour s’adonner à la spéculation est dit otiosus ; mais cela donne oisos, uiseus en ancien français, et oiseux en moyen français, avec un sens plutôt défavorable : oisif, inactif, qui reste à ne rien faire, paresseux. Comparé à l’artisan qui produit des choses bien concrètes et négociables dans le commerce, le contemplatif (l’otieux) semble n’avoir aucune occupation véritable. Pas étonnant alors que les élèves s’interrogent sur l’utilité de la philosophie, de la littérature et des arts : la langue elle-même accorde peu de valeur à ce temps libre qui rend possible la réflexion spéculative.
Pour les Grecs, dit-on, l’idée de vertu (aretê) est associée à cellle de plaire (are-sk-ein) ; pour les Romains, la virtus – par l’entremise de vis (force) et vir (homme) – exprime celle de puissance. Mais notre notion de virtuosité n’allie-t-elle pas ces deux traditions : le musicien virtuose s’impose, il fait la preuve éclatante de sa très grande maîtrise, mais ne le fait-il pas en charmant l’oreille ? D’autres rattachent l’aretê aux mots aristos et harmonia : la vertu serait, chez un être, le déploiement régulier, cohérent et sans dissonnances de toutes les possibilités qui le définissent, et cela au suprême degré. L’essence accomplie de manière effective, réelle et belle : voilà la vertu.