Carnet de Guy Béliveau

30 mai 2008

La notion de forme : premières ébauches

Classé dans : les idées — Mots-clés :, , , — gbeliveau @ 21:15

BusteBuste d’Aristote conservé au palais Altaemps, Rome (photographie de Giovanni Dall’Orto)

 

Être, un, néant, logos, vérité, nature, forme : ce sont là des concepts fondamentaux de la philosophie – de l’esprit humain en réalité - qui exigent une longue réflexion sans cesse renouvellée tant ils recèlent, comme les couleurs, des richesses intimes, des éclats et des nuances variés à l’infini. Tous les grands penseurs du passé nous aident puissamment à comprendre ces notions. Aristote, parce qu’il a tenté de faire la synthèse de tout ce qui avait été pensé de plus profond sur ces questions et parce qu’il a trouvé des solutions aux apories qu’elles soulèvent, demeure encore aujourd’hui la voie royale que tout amateur de métaphysique a intérêt à emprunter. Son vocabulaire technique rebute au premier abord, mais la beauté de ses formules frappées au coin de l’immortalité ne manque jamais d’éblouir et de faire réfléchir.  

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24 mai 2008

La mémoire des mots III

Classé dans : Les mots — Mots-clés :, , — gbeliveau @ 17:01

Obscurum per obscurius : tel est le sentiment que l’on éprouve devant certains commentaires d’oeuvres ou de notions particulièrement malaisées à comprendre. Au lieu de simplifier les choses, il y a des spécialistes en philosophie ou des critiques d’art qui rendent « ce qui est obscur par [des expressions] encore plus obscures ». Le bon interprète trouve les mots qui parlent à son lecteur et ces mots, ipso facto, rendent le difficile plus intelligible. Cela dit, les grandes oeuvres de l’esprit conservent jalousement leur secret : il faut accepter de ne pas tout comprendre tout de suite.

Crux commentatorum, « la croix, le tourment des commentateurs ». Il n’est pas rare qu’une expression, un passage, ou même un texte en entier résistent à l’analyse des interprètes et, qu’en raison de leur obscurité, les experts soient réduits à ne proposer que des conjectures. L’herméneutique n’est pas une mince affaire : on n’arrive pas toujours à sortir de l’indécision et à trancher le noeud.

On trouve parfois dans les manuels de latin des vignettes qui, en quelques mots, livrent un aspect essentiel de l’humanisme  : « Le substantif negotium n’est autre que le mot otium, précédé d’une négation ; negotium signifie l’absence de loisir, donc l’affaire. Les moralistes opposent volontiers l’otium, condition indispensable à la réflexion, et le negotium qui empêche l’homme de se trouver lui-même. » Les affaires, les occupations – le négoce au sens large – ne laisse aucune place à la contemplation. Celui qui jouit du temps libre pour s’adonner à la spéculation est dit otiosus ; mais cela donne oisos, uiseus en ancien français, et oiseux en moyen français, avec un sens plutôt défavorable : oisif, inactif, qui reste à ne rien faire, paresseux. Comparé à l’artisan qui produit des choses bien concrètes et négociables dans le commerce, le contemplatif (l’otieux) semble n’avoir aucune occupation véritable. Pas étonnant alors que les élèves s’interrogent sur l’utilité de la philosophie, de la littérature et des arts : la langue elle-même accorde peu de valeur à ce temps libre qui rend possible la réflexion spéculative.

Pour les Grecs, dit-on, l’idée de vertu (aretê) est associée à cellle de plaire (are-sk-ein) ; pour les Romains, la virtus – par l’entremise de vis (force) et vir (homme) – exprime celle de puissance. Mais notre notion de virtuosité n’allie-t-elle pas ces deux traditions : le musicien virtuose s’impose, il fait la preuve éclatante de sa très grande maîtrise, mais ne le fait-il pas en charmant l’oreille ? D’autres rattachent l’aretê aux mots aristos et harmonia : la vertu serait, chez un être, le déploiement régulier, cohérent et sans dissonnances de toutes les possibilités qui le définissent, et cela au suprême degré. L’essence accomplie de manière effective, réelle et belle : voilà la vertu.

17 mai 2008

L’art de comprendre l’art

Classé dans : les arts — Mots-clés :, , , , — gbeliveau @ 12:32

Rien de tel pour saisir progressivement par soi-même les enjeux de la peinture que de s’initier au dessin d’observation. Très vite, on apprend à reconnaître la différence entre ce que l’on pense voir et ce qui, de fait, se donne au regard.

La phénoménologie ne se voulant pas un corps de doctrine, mais une certaine manière de voir les choses, les philosophes ont tout intérêt à s’adonner à la pratique amateur d’un art et à contempler les grandes oeuvres du passé.

Mais, au delà du jeu des apparences et des enjeux de la phénoménologie, et dans la mesure où elle se veut d’abord et avant tout une recherche de la forme,  la pratique du dessin d’observation se mue en méditation ontologique. Le pur chaos de l’indétermination du divers ne se donne pas dans l’expérience sensible usuelle : dans la vie de tous les jours, et à chaque fois, on a affaire à une   chose qui est.  La forme est le principe de cette unité et par là de son être : une chose est  parce qu’elle est une chose. Selon la formule classique l’un et l’être sont simplement réciproques (Unum et ens convertuntur). Leibniz dit : Ce qui n’est pas un estre n’est pas un estre ». Mais ne faut-il pas voir l’un comme la cause formelle sans laquelle rien de limité, distinct, défini ne serait ? La forme, au sens philosophique, n’est donc pas l’enveloppe externe de l’objet, sa configuration, son pourtour ; elle est ce qui se trouve à l’origine de la genèse de l’objet et ce qui commande son développement ultérieur.

Le Mont Sainte-Victoire (1904-1906) figure à coup sûr dans les sommets de l’art de notre temps : le tableau retrace peut-être l’histoire d’une victoire de la forme sur le magma originel, sur la béance de l’indistinction illimitée ; tout l’art du peintre contemporain consiste à manifester la nature se faisant (natura naturans) et non pas les choses déjà toutes faites (natura naturata) ; à rendre visible le travail invisible de l’eidos, cette charpentelle idéelle des choses qui assure leur consistance, leur cohésion, et par là, leur persévérance dans l’être.

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3 mai 2008

Les symboles dans la nature

Classé dans : les arts — Mots-clés :, , , , , — gbeliveau @ 16:32

wiki

Tympan du portail sud de l’abbaye Saint-Pierre de Moissac, XIIe s. (photographie de Josep Ranalias).

 

Ce chef-d’oeuvre de l’art roman exprime dans la pierre la vision de saint Jean : « À l’instant, je tombai en extase. Voici, un trône était dressé dans le ciel, et, siégant sur le trône, Quelqu’un… Celui qui siège est comme une vision de jaspe et de cornaline ; un arc-en-ciel autour du trône comme une vision d’émeraude. Vingt-quatre sièges entourant le trône, sur lesquels sont assis vingt-quatre Vieillards vêtus de blanc, avec des couronnes d’or sur leurs têtes. Du trône partent des éclairs, des voix et des tonnerres, et sept lampes de feu brûlent devant lui, les sept Esprits de Dieu. Devant le trône, on dirait une mer, transparente autant que du cristal. Au milieu du trône, et autour de lui, se tiennent quatre Vivants, constellés d’yeux par-devant et par-derrière. Le premier Vivant est comme un lion ; le deuxième Vivant est commne un jeune taureau ; le troisième Vivant a comme un visage d’homme ; le quatrième Vivant est comme un aigle en plein vol. » (Ap 4, 2-7)

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