La Roue de la Fortune. Calque de miniatures de l’Hortus deliciarum de Herrade de Landsberg (XIIe s.)
Les artistes du Moyen Âge ont représenté dans les sculptures des cathédrales divers métiers manuels, même les plus humbles, comme celui de drapier, pour signifier que par le travail l’homme se grandit. Dans le chapitre « Le miroir de la science », tiré de L’art religieux du XIIIe siècle en France (Armand Colin, 1925), Émile Mâle montre aussi comment ont été représentés, sous les traits de jeunes femmes, les arts libéraux du trivium (grammaire, rhétorique et dialectique), ainsi que ceux du quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie et musique). Trône au-dessus de ces disciplines, la Philosophie, sculptée parfois avec une stature colossale, parfois avec une taille ordinaire. Elle tient toujours des livres dans la main droite et un sceptre dans la main gauche. Mais dans quel but devons-nous nous astreindre au travail manuel et intellectuel ?
L’image illustrant la roue de la Fortune dans les Carmina burana (XIIIe s.) nous fournit la réponse. Le labeur patient, sous toutes ses formes, élève l’âme quand il n’est pas accompli en vue d’acquérir de faux biens. Tel est le sens de l’adage classique : la connaissance trouve en elle-même sa propre fin. La cathédrale « nous apprend que de notre travail nous ne devons pas attendre la richesse, ni de notre science, la gloire. Le travail et la science sont les instruments de notre perfection intérieure, et rien de plus. Les biens passagers que notre activité pourrait nous procurer en ce monde sont trop fragiles pour que nous nous y attachions. » (p. 93) Dans l’image ci-contre, à côté du personnage ascendant à gauche est écrit regnabo : je vais régner. Celui du haut dit : regno (je règne) ; celui à droite : regnavi (j’ai régné) ; et celui tout en bas : sum sine regno (je n’ai plus de royaume). Telle est la loi inexorable du devenir : rien ne demeure, car tout est emporté par le temps. Il faut donc fixer le regard sur les choses éternelles et ne rechercher que ce qui dépend de nous et ne peut pas nous être enlevé par le hasard ou par d’autres causes.
La philosophie enseigne donc la sagesse et, si elle est reine, il n’en demeure pas moins qu’elle ne se dissocie jamais de l’art de la parole. Son point de départ se situe dans le trivium : ce que bien des gens oublient, surtout ceux qui adhèrent à une conception instrumentale du langage. Avant même de s’exercer à la dialectique – au sens aristotélicien d’une démonstration fondée sur des opinions probables -, il faut pratiquer la grammaire et la rhétorique. Pourquoi ? Personne ne l’a mieux dit que le philologue du XIXe s. C. Du Gange : Si res velis percipere, voces ipsas scire debes. Traduit librement : quand on veut percevoir les choses, il faut d’abord avoir la connaissance des mots mêmes qui les désignent. Je ne connais pas un seul grand philosophe qui ait été un mauvais écrivain. Et quand on se réfère à la tradition française, on peut sans crainte affirmer : les vrais philosophes ont tous fort habilement manié la plume. Comment créer de nouveaux concepts, retenir l’attention du lecteur, frapper son imagination, si ce n’est par un travail du langage comparable à celui que l’on voit chez les poètes ? Le sens que prennent pour nous les choses définit leur être. Par conséquent, vues de notre monde, les Idées ne brillent de tous leurs feux que par la grâce des mots ; ainsi, le Beau et le Vrai ne font qu’un. Dit autrement, un texte mal écrit sonnera toujours faux. Conseil destiné aux étudiants les plus sérieux : lisez d’un couvert à l’autre Le Bon usage de Maurice Grevisse ; en devenant des grammairiens amateurs, vous serez de meilleurs dialecticiens !

