Carnet de Guy Béliveau

30 septembre 2008

Qu’en est-il de l’esprit révolutionnaire aujourd’hui ?

Classé dans : les idées — Mots-clés :, , , , , , , — gbeliveau @ 21:45

Hendrik ter Brugghen, Héraclite, 1628

Qu’en est-il de l’esprit révolutionnaire aujourd’hui ?
(Passage du chaos de la scission au cosmos de l’un et de la forme)

Est lié au concept de révolution, l’idée de rupture, de cassure, de profond bouleversement des choses. Par essence, toute révolution renvoie au changement, au mouvement, au devenir.

Qu’est-ce que le devenir ? La pensée (in)augurale grecque – cette inscription de la poésie dans le corps de la philosophie – répond hardiment : le devenir est passage réciproque de l’être dans le non-être. Une chose se transforme quand ce qui en elle est cesse d’exister, disparaît ; et quand ce qu’elle n’était pas apparaît, commence d’être. Ce passage réciproque est réputé impossible : « rien ne se crée, rien ne se perd » : rien ne commence d’être à partir du néant, rien de ce qui est ne retourne au néant. Et pourtant, toute l’histoire en témoigne – il y a sans cesse destruction inexorable de l’ancien et création imprévisible du nouveau.

La dialectique résout cette aporie d’une manière qui demeure suspecte à la raison arraisonnante du savant ; la dialectique affirme : il y a devenir, il y a passage réciproque de l’être dans le non-être, car en toute chose – entendons en toute chose humaine – gît une contradiction. Cette opposition interne s’affiche d’abord comme lutte des contraires, mais elle s’accomplit ensuite comme unité de ces contraires ! Dans le monde humain et chaotique, rien ne demeure stable, car le réel historique subit la négativité de la dialectique comme un effet de sa finitude. « Tout s’écoule » disait déjà le père de la pensée de l’unité des contraires, Héraclite. (Lire la suite…)

27 septembre 2008

Bécasseau sanderling (calidris alba)

Classé dans : les oiseaux — Mots-clés :, , — gbeliveau @ 18:45

(Pointe de Yamachiche, été 2008)

Le bécasseau sanderling appartient à la famille des limicoles, petits oiseaux qui courent ici et là sur les rivages et qui trouvent leur nourriture, des invertébrés exposés, dans le limon (limus en latin). Lors de mes observations, il y avait aussi deux autres variétés : ceux à croupion blanc et ceux de Baird. Un grand chevalier s’est approché quelques instants pour repartir aussitôt. C’est grâce à des membres du Club d’ornithologie de Trois-Rivières que j’ai pu apprendre à les identifier. Très proche d’eux, à moins de deux mètres, il m’a été possible de les photographier, sans être à l’aise toutefois, car ils se déplaçaient très rapidement sans jamais s’immobiliser.  Mais, quand nous avons la chance d’observer pendant un long moment des oiseaux de si près, l’idée même d’interprétation de la nature acquiert un relief insoupçonné.

20 septembre 2008

De petits plats mijotés avant toute chose !

Classé dans : les arts — Mots-clés :, , — gbeliveau @ 18:48

Depuis l’Antiquité, la plupart des philosophes ont estimé que les plaisirs de l’esprit, par leur noblesse, l’emportaient hautement sur ceux du corps. Et la raison en est fort simple : les communes jouissances des sens peuvent être éprouvées immmédiatement par le premier venu, sans aucune éducation ni culture ; celles de l’âme exigent au contraire un  long apprentissage et requièrent de multiples médiations. Mais aurait-on idée de ranger les délices de la table au rang des vulgaires sensations ? Bien sûr que non, tant les saveurs exquises, les fumets délicats, la beauté visuelle des plats produisent une élévation des esprits.

Dans un très beau livre cartonné intitulé Un Rôti pour dimanche (Larousse, 2007), Emmanuel Renault propose des recettes classiques (tel le boeuf Wellington) et des créations personnelles (comme le veau tandoori farci aux mirabelles) qui satisferont tous les goûts : « chapon ou poulet, pintade ou canard, gigot ou épaule, longe ou noix ». Pour ma part, je me suis lancé dans le plat qui me paraissait la plus facile à réaliser : le cochon « de lait ». Le cuisinier recommande une coupe dans le filet, qui est la partie la plus tendre ; mais la longe fera l’affaire comme me l’a suggéré le boucher. La description qui accompagne la recette reste en deçà de ce qui fut pour moi une parfaite réussite :  « Cette préparation ultra-simple donne une viande d’une tendreté sans pareille. L’onctuosité de la sauce au lait et le mariage cochon-sauge-muscade font de ce plat un vrai régal. »

Avis aux célibataires : ajoutez cet ouvrage à votre trousse de survie ! Vous aurez de quoi épater vos amis quand vous les recevrez ou, tout simplement, trois délicieux repas déjà préparés et qui ne demandent qu’à être réchauffés en revenant du travail.

Et, pour les philosophes, quelle agréable façon de prendre congé des inextricables difficultés de la métaphysique que de cuisiner des petits plats mijotés. La pratique amateur de l’art culinaire nous ramène à notre être-dans-le-monde et, en lui conférant l’éclat de la joie et de la beauté, nous aide à mieux vivre.

14 septembre 2008

Herméneutique du souvenir oublié

Classé dans : Les livres — Mots-clés :, , , , , — gbeliveau @ 17:53

« Pour tenter d’y voir plus clair, je me suis amusée, ces derniers temps, à poser un certain nombre de questions, toujours les mêmes, aux personnes que je rencontrais, leur demandant à chacune ce que leur suggérait tel ou tel mot. » Le Trésor des savoirs oubliés de Jacqueline de Romilly, LGF, 1999, p. 60-61. Cette phrase, prononcez-la plusieurs fois, lentement, à haute voix. Voyez le naturel de l’artiste du langage, comment les incises induisent des changements de vitesse et des à-coups, comment le rythme de cette prose reproduit celui de la meilleure poésie. Jacqueline de Romilly, helléniste de très grand renom, nous offre un petit livre sur la mémoire que tous les éducateurs, parfois un peu inquiets de l’utilité de leur enseignement, devraient découvrir et sur lequel ils devraient méditer.

Bien sûr, les jeunes gens oublieront la plupart des connaissances que nous leur transmettons dans les classes de lettres, de philosophie et d’histoire. Mais, et c’est là que réside tout l’intérêt de ce bijou, il faut prendre conscience que les souvenirs scolaires, même oubliés, ne sont pas abolis : ils contribuent à former le jugement, le bon goût et une meilleure compréhension des êtres et des choses. La culture, grâce à ce dépôt des savoirs plus ou moins conscients, cerne toute nouvelle expérience d’un halo de références qui permet à celui qui la vit de la vivre plus intensément.

 

Homme libre, toujours tu chériras la mer !

La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme

Dans le déroulement infini de sa lame,

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

 

Que nous ayons présents ou non à l’esprit ces vers de Baudelaire, ils gisent dans les profondeurs de notre âme si nous les avons appris à l’école ; si nous nous retrouvons un beau jour seuls face à l’océan, notre expérience en recevra une certaine coloration. Voilà le propos de cette fine analyste du coeur : décrire par quel travail subtil et secret se font des échanges entre la mémoire et l’oubli, le savoir et l’ignorance. « Des souvenirs les plus anodins, jusqu’à ceux qui modifient notre existence, on découvre vite quantité de traces présentes en nous, comme des bouées à la surface de la mer, qui évoquent des réalités sous-marines profondes, toute une vie secrète, avec des récifs, avec d’obscurs mouvements. » (p. 40) (Lire la suite…)

10 septembre 2008

La création divine : une instruction religieuse et philosophique

Classé dans : Les livres — Mots-clés :, , , , , — gbeliveau @ 18:27

Le cardinal Christoph Schönborn a fait paraître, il y a peu, un livre sur le conflit entre les partisans du darwinisme et les croyants intitulé Hasard ou plan de Dieu ? La Création et l’Évolution vues à la lumière de la Foi et de la Raison, trad. de l’allemand par Monique Guisse, Paris, Cerf, 2007, ISBN : 978-2-204-08517-5. Ses interventions sur ce sujet dans les journaux et les revues ont suscité dans les dernières années des discussions passionnées ; cet ouvrage de 150 pages ne manquera pas d’attiser les ardeurs chez les uns et les autres. Pourquoi, au juste, faut-il lire cette oeuvre d’une lecture plutôt exigeante ?

Un certain idéal humaniste de la formation, dans le passé,  proposait à l’« honnête homme » d’acquérir des connaissances dans plusieurs disciplines : histoire, littérature, histoire de l’art et de la musique, philosophie et théologie. Il s’agissait somme toute de développer le sens esthétique et l’esprit critique de l’élève. L’apprentissage des langues anciennes et la pratique amateur d’un art venaient couronner cet idéal classique.

Vivant à une époque où les sciences et les techniques déterminent impérieusement les normes du savoir, l’aspiration à la sagesse contemplative se retrouve en marge du monde de l’esprit. Il y a une conséquence à la clé : l’étiolement du sens de la réalité et du sentiment de la nature. Le petit livre de C. Schönborn se présente comme une catéchèse sur la création. Pour ceux qui veulent perfectionner leurs connaissances en théologie, Hasard ou plan de Dieu ? a l’immense mérite de présenter des idées justes sur la notion de création divine et de faire comprendre pourquoi la théorie de l’évolution suscite encore aujourd’hui des débats si animés. Mais cet ouvrage est fort touffu. Au lieu d’en produire un compte rendu selon les règles de l’art, qu’on me permette de présenter de façon assez personnelle quelques thèmes porteurs pour des philosophes, à savoir le finalisme, la création continuée, le logos et la contingence. (Lire la suite…)

9 septembre 2008

La notion de cause finale est rationnelle

Classé dans : les idées — Mots-clés :, , , , — gbeliveau @ 19:02

Il n’y aurait aucun sens à remettre radicalement en cause la valeur de la science moderne : pensons seulement à ce que la médecine est devenue sous son impulsion. S’ensuit-il pour autant qu’on doive adhérer à l’idéologie scientiste ? Est-il exact que la physique et la biologie constituent les seules voies d’accès à des vérités concernant les êtres naturels dans le monde ? Y a-t-il d’un côté des sciences rationnelles et de l’autre des philosophies de la nature dénuées de toute valeur cognitive ? Pour comprendre les débats actuels sur le dessein intelligent ou l’idée de téléologie, il faut tenter de répondre à ces questions.

La science et la technique forment le fait culturel dominant de notre époque. Voilà sans doute pourquoi, de manière spontanée, la plupart des gens souscrivent au scientisme. Au siècle dernier, d’éminents penseurs comme Bergson, Heidegger et Gadamer ont voulu étendre notre horizon de compréhension de la vérité et de la nature.

Dans le contexte actuel d’une foi qui doute de son caractère rationnel et même raisonnable, qui s’est détachée de la tradition thomiste, le cardinal-archevêque de Vienne Christoph Schönborn a fait paraître dans les dernières années quelques articles à forte teneur philosophique qui veulent souligner les limites des interprétations unilatéralement réductionnistes et matérialistes des théories scientifiques. En s’appuyant sur la philosophie aristotélicienne de la nature – surtout sur les notions de forme et de cause finale -, il a brillamment montré, dans un numéro assez récent de la revue First Things, que la raison elle-même exige un dépassement, un surmontement du dogme scientiste, source d’intolérance et d’absolutisme.

Que l’on me permette ici de jeter, par le moyen d’une analogie, un éclairage sur la position de C. Schönborn susceptible de la rendre plus acceptable aux esprits épris de culture. Nul doute que la philologie connaît les langues anciennes et que cette connaissance possède tous les caractères de scientificité souhaitables : la découverte de lois phonétiques qui régissent l’évolution morphologique des mots en fournit la preuve. Mais qui oserait nier que les grands écrivains hellènes et romains connaissaient eux aussi le grec et le latin, même si leur savoir ne venait pas de la linguistique ? Faisons un pas supplémentaire. Le grand écrivain, qui maîtrise son idiome et qui baigne en lui, ne connaît-il pas la langue plus profondément que le linguiste ? Je crois que ce dernier le reconnaîtrait volontiers, tant la chose est évidente. Placés devant la nature, le physicien et le biologiste ressemblent au linguiste : il y a une parfaite extériorité de ces scientifiques par rapport à leurs objets d’enquête ; le penseur lui connaît la nature d’une manière intime : il est semblable au poète qui s’immerge dans une langue. Si cette analogie a quelque valeur, il faut concéder que le philosophe a une vision autre de la nature qui possède une valeur cognitive authentique et qui donne donc accès au vrai. À des fins de maîtrise et de domination calculatrice d’objets découpés dans le monde, la science moderne a fait ses preuves ; toutefois, s’il s’agit de contempler la physis, ou de comprendre ce qui rend le tout du réel… réel et connaissable par la raison, une philosophie de la nature comme celle d’Aristote recèle une profondeur incomparable et incontournable. 

La question de la finalité dans la nature suscitera des discussions animées tant qu’il y aura des adversaires du scientisme et du réductionnisme. Les interventions de C. Schönborn, toujours nuancées et bien informées, méritent l’attention de tous les esprits libres. Souhaitons que cet aristotélisant audacieux, que cet homme doué d’une pensée tonique ait tout le loisir d’écrire un livre qui nous permettrait de mieux connaître ses idées sur la difficile question des rapports entre foi et raison.

Ce billet a d’abord paru dans PhiloTR le 15 novembre 2007.

1 septembre 2008

Cormoran à aigrettes

Classé dans : Non classé, les oiseaux — Mots-clés :, , , — gbeliveau @ 15:02

(Baie-du-Febvre, été 2008)

Pour le photographe débutant, le plus grand obstacle à tourner pour saisir les oiseaux, c’est la distance. Il faut dire qu’un bon trépied et un téléobjectif, même à bon marché, permettent de faire des progrès. À Baie-du-Febvre, au printemps, l’arrivée de dizaines de milliers d’oies blanches et de bernaches du Canada enchantent les amateurs. Mais, on peut observer dans le calme, et ce presque toute l’année, diverses espèces de canard et bien d’autres oiseaux dans les bassins attenant la route Janelle.  

« De loin, le cormoran le plus répandu en Amérique du Nord paraît tout noir, mais il peut avoir des reflets verts selon l’éclairage. [...] Il nage, enfoncé dans l’eau, le bec un peu relevé.  [Il est muni d'un long bec crochu, et la peau faciale est de couleur jaune orangé ainsi que la peau gulaire.] Le juvénile est brun ; il a la face, le devant du cou et la poitrine blancs. » Alsop, Fred J., Les Oiseaux du Québec et de l’Est du Canada.

 

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