Carnet de Guy Béliveau

22 décembre 2008

Merveilleux Bergson

Classé dans : les idées — Mots-clés :, , , — gbeliveau @ 19:57

Vers le milieu du siècle dernier, les jeunes dents de la philosophie française s’exercèrent sur Henri Bergson qui avait régné sur les esprits pendant les quatre décennies précédentes. Il tomba alors dans le purgatoire des écrivains, cette antichambre de l’oubli complet. Heureusement, Gilles Deleuze veillait au grain et, au beau milieu de ces années soixante qui turbulaient tant, il attira l’attention sur le penseur de la durée, de la mémoire et de l’élan vital. Ces derniers temps, nous vivons à l’heure d’une éclatante reconnaissance de son génie très haut élevé. En témoigne particulièrement, la publication annoncée d’une édition critique de chacun de ses chefs-d’oeuvre. Ont déjà paru : Essai sur les données immédiates de la conscience (vivement recommandé par Lévinas, car bien des thèmes de la phénoménologie y sont anticipés), Le Rire et L’Évolution créatrice.

Une indéfectible fidélité à l’expérience – à une expérience fondamentale effectivement vécue : voilà le seul fil conducteur qu’il faut suivre en philosophie et c’est la leçon que Bergson nous a transmise. Bergson n’échafaude pas des théories, il offre des descriptions de la vie ; chacun de ses livres, loin d’être un simple produit de l’entendement ou un froid examen de purs possibles, raconte plutôt une aventure de l’esprit. Pour avoir une idée de ce que signifie pour lui l’interprétation de l’expérience vécue, lisons ce cours passage des Deux sources de la morale et de la religion (éd. du Centenaire, PUF, p. 1124-1125) où il est question de l’origine du sentiment religieux :

« Si nos analyses sont exactes, ce n’est pas une force impersonnelle, ce ne sont pas des esprits déjà individualisés qu’on aurait conçus d’abord ; on aurait simplement prêté des intentions aux choses et aux événements, comme si la nature avait partout des yeux qu’elle tourne vers l’homme. Qu’il il y ait bien là une disposition originelle, c’est ce que nous pouvons constater quand un choc brusque réveille l’hommne primitif qui sommeille au fond de chacun de nous. Ce que nous éprouvons alors, c’est le sentiment d’une présence efficace ; peu importe d’ailleurs la nature de cette présence, l’essentiel est son efficacité : du moment qu’on s’occupe de nous, l’intention peut n’être pas toujours bonne, nous comptons du moins dans l’univers. Voilà ce que dit l’expérience. Mais a priori, ill était déjà invraisemblable que l’humanité eût commencé par des vues théoriques, quelles qu’elles fussent. Nous ne cesserons de le répéter : avant de philosopher, il faut vivre ; c’est d’une nécessité vitale qu’ont dû sortir les dispositions et les convictions originelles. »

Dans son ouvrage, Bergson revient ici et là sur ce sentiment d’une présence efficace, mais sans entrer dans les détails. Ce sujet, toujours très actuel, mériterait l’attention des métaphysiciens, des herméneutes de l’existence et des poètes. Car nous en faisons tous une certaine expérience : les choses ne sont pas égales dans le déroulement de nos vies ; parfois, certains événements de la vie quotidienne – qui en eux-mêmes n’apparaissent pas insolites - font pourtant une sorte d’acte de présence, attirent notre regard, semblent même réclamer de notre part une interprétation, car il y va en filigrane, semble-t-il encore, de notre destinée. Tout cela est assez mystérieux. Nous avons intérêt à lire Bergson !

14 décembre 2008

La mémoire des mots V

Classé dans : les arts — Mots-clés :, , , , , , , — gbeliveau @ 18:45

Il y a des mots célèbres qui attirent l’attention sur la nécessité pour l’artiste de pratiquer la dissimulation. Pensons à celui de Du Bellay : « L’artifice caché est le vrai artifice », où encore à celui d’Ovide : Ars est celare artem, « se rendre invisible, voilà le grand art » (trad. libre). Un grand humaniste de notre temps, François Rigolot, ajoute de très jolie façon : « Grand art en vérité que l’art qui, pour mieux séduire, cache ses subtiles artifices ». Les partisans forcenés de la modernité, de la postmodernité, de l’avant-garde, de la trans-avant-garde et de je ne sais quoi encore (le méta-art ?), font gorge chaude du principe ancien selon lequel « l’art imite la nature » ; ils n’y voient qu’une banalité, précisément parce qu’ils n’aperçoivent pas celle de leur propre esprit ignorant de la philosophie. Héraclite disait déjà : phusis kruptesthai philei, « la nature aime à se cacher » fr. CXXIII. Ce n’est pas le lieu d’offrir une interprétation de ce fragment dont la fulgurance jette une lumière si sombre sur cette belle sentence qui n’inquiète pas assez ces artistes qui sont à l’épate et qui n’en comprennent pas le sens métaphysique : « l’art se cache ». Et s’il est vrai que la forme (eidos) préside au déloiement de la nature, et s’il est vrai aussi que le travail de l’artiste consiste à chercher la forme – qui est bien davantage que le simple pourtour des choses -, alors le grand art doit sa teneur ontologique incomparable à ce qu’il est imitation du travail des formes dans la nature. Omnis ars imitatio naturae est : un poncif, vous avez-dit ?

À moins d’avoir le bonheur d’une matérielle assurée, il faut gagner des sous. Mais grâce à un travail pas trop astreignant, on peut consacrer une partie de son temps à l’otium, mot latin qui signifie : loisir studieux, studieuse occupation du temps libre, vie de l’esprit, pratique qui sied à une personne de condition libre (cultus liberalis vitae). Les activités destinées à pourvoir à sa propre subsistance - celles où on est soumis alors à la nécessité – relèvent du négoce (negotium). Sans cette gratuité et cette liberté inhérentes à l’otium, aucun espoir d’atteindre à la sagesse. Par opposition à la scientia, connaissance obtenue par des efforts répétés, la sapientia est intelligence reçue gratuitement – elle n’est pas le résultat d’un travail, mais d’un don. Et le clerc, au sens noble du terme, est un sage lettré choisi par le destin pour transmettre un héritage.

Ut pictura poesis : « la poésie comme peinture ». Le poème, par les rythmes et les sons, donne à voir à la manière d’un tableau construit par le jeu des marques et la gamme des tons. Comme la peinture, la poésie donne à voir des choses sur lesquelles glisse le coup d’oeil distrait, des choses porteuses pourtant de multiples significations offertes par les formes, ces ouvrières de l’un. En un mot : poema pictura loquens, pictura poema silens : « le poème est une peinture qui parle ; une peinture, un poème qui se tait ».

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