Euan Uglow (1932-2000), Quince (coing), 1998
Les amateurs de beau langage reconnaissent l’infaillibilité de l’adage du poète Boileau : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». La langue française a souvent été défendue d’ailleurs en louant la clarté de sa syntaxe. L’écrivain philosophe ne saurait donc se soustraire à cette règle. Mais que faut-il entendre au juste par cet idéal de clarté ? Devrons-nous modeler notre discours sur celui de l’école analytique et nous abstenir de produire des énoncés spéculatifs ou métaphysiques, parce que ceux-ci, prétendument fort obscurs, seraient dépourvus de tout sens ? Avant de répondre à cette question, prenons le temps de lire Bergson et de méditer sa pensée :
« Une idée neuve peut être claire parce qu’elle nous présente, simplement arrangées dans un nouvel ordre, des idées élémentaires que nous possédions déjà. Notre intelligence, ne trouvant alors dans le nouveau que de l’ancien, se sent en pays de connaissance ; elle est à son aise ; elle » comprend « . Telle est la clarté que nous désirons, que nous recherchons, et dont nous savons toujours gré à celui qui nous l’apporte. Il en est une autre, que nous subissons, et qui ne s’impose d’ailleurs qu’à la longue. C’est celle de l’idée radicalement neuve et absolument simple, qui capte plus ou moins une intuition. Comme nous ne pouvons la reconstituer avec des éléments préexistants, puisqu’elle n’a pas d’éléments, et comme, d’autre part, comprendre sans effort consiste à recomposer le nouveau avec de l’ancien, notre premier mouvement est de la dire incompréhensible. Mais acceptons-la provisoirement, promenons-nous avec elle dans les divers départements de notre connaissance : nous la verrons, elle obscure, dissiper des obscurités. Par elle, des problèmes que nous jugions insolubles vont se résoudre ou plutôt se dissoudre [...]. Il faut donc distinguer entre les idées qui gardent pour elles leur lumière, la faisant d’ailleurs pénétrer tout de suite dans leurs moindres recoins, et celles dont le rayonnement est extérieur, illuminant toute une région de la pensée. Celles-ci peuvent commencer par être intérieurement obscures ; mais la lumière qu’elles projettent autour d’elles leur revient par réflexion, les pénètre de plus en plus profondément ; et elles ont alors le double pouvoir d’éclairer le reste et de s’éclairer elles-mêmes. [...] Encore faut-il leur en laisser le temps. Le philosophe n’a pas toujours cette patience. » La Pensée et le mouvant, éd. du Centenaire, p. 1276 (32-33).
