Carnet de Guy Béliveau

23 février 2009

Un livre essentiel en philosophie de la religion

bigordi

Domenico Bigordi, Saint Jérôme, 1480

Au fil des vingt dernières années, Jean Grondin, philosophe de réputation internationale, a produit toute une série d’ouvrages lumineux sur l’herméneutique, la phénoménologie, Gadamer, Kant et Heidegger. De plus, il a publié aux Presses de l’université de Montréal en 2005, une remarquable Introduction à la métaphysique où il dresse un tableau fort instructif de cette discipline incontournable puisqu’elle traite des questions ultimes. Et voici que vient de paraître, dans l’excellente collection « Que sais-je ? » aux Presses universitaires de France, La Philosophie de la religion, monographie qui porte la marque d’un authentique orfèvre : clarté de l’exposé, profondeur des idées personnelles, érudition prodigieuse. Jean Grondin ne déçoit jamais ses lecteurs, car il interprète toujours les sujets les plus difficiles de manière limpide, et ce sans verser dans le réductionnisme ou les simplifications. Jean Grondin est lui-même un herméneute qui possède l’art de traduire sans trahir, l’art de produire à profusion de la lumière, l’art de séduire les esprits.

Dans l’introduction, l’auteur attire l’attention sur le fait que les religions se présentent comme des réponses à la question du sens de la vie et, qu’à ce titre, elles intéressent au plus haut point la philosophie. Il faut d’ailleurs comprendre l’expression « philosophie de la religion » en un double sens : étude critique qui a pour objet le phénomène religieux, mais également la sagesse qu’offre elle-même la religion. Le présent ouvrage poursuit à bien des égards la réflexion amorcée dans le très beau texte intitulé Du sens de la vie (Bellamin, 2003).

La science étant le fait culturel massif de l’époque moderme, et ce fait incluant en outre une norme de ce qui vaut comme savoir, la foi du croyant ne saurait échapper au soupçon de véhiculer de l’invérifiable : « la science tend à y voir une forme faible de savoir, qui relève de la simple croyance ou du pari » (p. 8). Pourtant, l’essor des sciences et des visions matérialistes du monde n’a pas fait disparaître le sentiment religieux de nos sociétés. « La religion demeure une forme très vive et puissante de l’existence humaine. » (p. 13)

Jean Grondin ne craint pas de soulever la question socratique de l’essence de la religion : « Qu’est-ce qui se maintient dans le phénomène religieux à travers toutes ses métamorphoses ? S’il n’y a pas là quelque chose de commun, le terme de religion n’aurait aucun sens. Et, si quelque chose ne demeurait pas énigmatique, la philosophie ne s’y intéresserait pas. » (p. 25)

Après avoir passé en revue cinq conceptions fonctionnalistes de la religion, l’auteur en retient deux aspects fondamentaux : le culte et la croyance. Le moderne voit dans celle-ci l’essentiel, car elle ressortit à la conviction personnelle ; et dans celui-là, une pratique magique qui soulève tous les soupçons. Or, la religion peut être dite un « culte croyant » dans la mesure où celui qui la pratique y accorde une signification, celle-ci étant en général partagée par une communauté. Et c’est dans cette signification que se trouve la croyance. « En son essence, la religion est donc le culte croyant [...], un culte symbolique qui reconnaît un sens à notre cosmos et partant à notre existence. » (p. 35) Ce sens ne se réduit pas à une projection par le sujet ou à une construction sociale : déjà, là, dans le monde, il y a des signes qui annoncent le non visible, qui invitent à dépasser l’immédiateté de l’expérience sensible  : « [...] le réel est plus que ce qu’il donne à saisir au premier abord, il a un sens. L’articulation de ce sens, dans les cultes et les croyances, c’est la religion. » (p. 36)

Après avoir montré ce que doit à la mythologie l’idée d’un monde vu comme un cosmos. comme un ordre « rationnel » que la pensée peut découvrir, l’auteur rappelle que la culture grecque a toujours insisté sur la séparation entre le monde des dieux et celui des hommes, ce qui a rendu possible chez les penseurs la critique de l’anthropomorphisme, c.-à-d. la représentation des Immortels sous la forme humaine. Platon a exercé une influence considérable en philosophie de la religion en établissant par la raison que la divinité est cause uniquement de ce qui arrive de bien dans le monde et dans nos vies : « le divin est le siège de la bonté (agathon) et n’est reponsable que d’elle » (p. 52). Bien que son approche soit scientifique, Aristote aussi exercera une influence profonde sur les esprits : sa conception « [...] souligne non seulement que le divin est pure réalité spirituelle, elle pose que son activité par excellence est celle de la pensée et par conséquent de la raison. En germe, Dieu est ainsi envisagé comme raison suprême. » (p. 60-61)

Jean Grondin écrit de très belles pages sur Cicéron et sur l’étymologie tant discutée du mot de religion. Il n’est pas possible ici de décrire en détail son analyse herméneutique. Retenons seulement que sont religieux « ceux qui se donnent la peine d’examiner (retractare) avec soin (diligenter) tout ce qui se rapporte au culte des dieux et pour ainsi dire de le  » relire  » (p. 68). C’est en ce sens que religion, selon Cicéron, dérive de religere : relire, examiner avec circonspection, de manière réfléchie, prudente, raisonnée les questions divines. « C’est une manière de dire que la philosophie fait intrinsèquement partie de la religion bien comprise. » (p. 71)

Pour sa part, après s’être « converti » au mode de vie philosophique, puis au platonisme, et enfin au christianisme, Augustin d’Hippone a réalisé en lui-même et pour lui-même une « fusion » de la religion et de la philosophie : « [...] la conversion philosophique bien comprise consiste déjà à se détourner de la chair pour se consacrer aux seules réalités éternelles, celles qu’exalte le platonisme, mais dont le christianisme incarne la véritable révélation. » (p. 77)

Dans le tableau qu’il brosse du Moyen Âge, l’auteur se concentre sur trois figures : Averroès, Maïmonide et Thomas d’Aquin. Chez les deux premiers, se trouve l’idée qu’il y a deux types de savoir : les sciences philosophiques qui se fondent sur la raison et la religion révélée. Si les sciences sont autonomes, il n’en demeure pas moins que les deux genres de savoir mènent à la même vérité. Pour Thomas d’Aquin, la religion s’avère une vertu morale : « [...] la religion exprime au sens propre l’ordre à Dieu (ordo ad Deum). La vertu de religion est donc celle qui ordonne tout agir vers lui, qui nous pousse à relire sa Parole, à le choisir librement et nous attacher à lui. » (p. 91)

La période moderne se caractérise elle par la critique de la religion, par la volonté de se libérer de son joug. Dans un chapitre très bien informé, l’auteur, étant spécialiste de la philosophie allemande, fait voir très clairement comment ont révolutionné la pensée du phénomène religieux des penseurs comme Spinoza, Kant, Schleiermacher et des idéalistes tels Hegel et Schelling. Ensuite, il examine les critiques des maîtres du soupçon que furent Feuerbach, Marx, Nietzsche et Freud : « leur impact sur la philosophie de la religion reste colossal » (p. 112).

En exposant les idées de Heidegger sur la possibilité pour notre temps d’un renouveau de  l’expérience fondamentale du sacré, Jean Grondin montre de façon très convaincante que le principal obstacle réside dans la conception nominaliste de l’existence (voir p. 9-13, 94-95, 115-119, 124). Selon cette philosophie, seuls existent les objets concrets et matériels donnés dans l’expérience sensible ; les Idées ou les Formes, au sens de Platon, n’existent tout simplement pas, ni dans un monde suprasensible, ni ailleurs. Or, notre époque est celle d’un « nominalisme sans partage » et cela se révèle tout à fait ruineux pour le sentiment religieux : Dieu ne saurait être, en effet, un individu concret perceptible dans le temps et dans l’espace. Pour rendre possible de nouveau l’expérience du sacré, il faut voir que « [...] la religion jaillit elle-même d’une expérience de l’être qui reconnaît dans le monde de la vie des manifestations de l’essence divine. Son expérience fondamentale est celle d’un monde qui est d’emblée sensé » (p. 119).

En première de couverture, figure un détail de la peinture murale de Domenico Bigorni, peintre italien de l’école florentine (1449-1494), où est représenté saint Jérôme, patron des traducteurs pour avoir rendu la Bible en latin. Or, l’herméneutique est une forme de traduction. Avec La Philosophie de la religion, Jean Grondin fait encore une fois la preuve éclatante qu’il excelle dans cet art.

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