Carnet de Guy Béliveau

6 mars 2010

Parution/parturition de la forme

Classé dans : les arts, les idées — Mots-clés :, , , — gbeliveau @ 19:20

G.B., Pomme (crayon noir et blanc), 2010

La pratique amateur d’un art a toujours fait partie intégrante du cursus de l’humanisme classique. Il faut redécouvrir par soi-même la vérité de ce principe éducatif si l’on désire en comprendre la nécessité. Pour le philosophe qui cherche à saisir la réalité du réel à partir de la notion de forme (idea/eidos), le dessin permet de faire des expériences favorables à la méditation. Regardez une pomme, vous ne verrez aucune hachure. Comment ce fatras, ce fouillis de traits, lors de l’exécution rapide du dessin plus haut, a-t-il pu se mettre à représenter un fruit et, ce, de façon soudaine et imprévisible ? Il y a eu, à coup sûr, incidence d’une forme — cherchée certes –, mais non pas produite de manière exercée, car l’amateur ne possède la maîtrise de ses moyens.  La forme est apparue, a été mise au monde, semble-t-il, grâce à autre chose que des hachures tracées par un crayon maladroit.

28 décembre 2009

Le dessin : pour s’éveiller à l’interprétation de la nature

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Raphaël, Étude pour la Madonne d’Albe, début du XVIe siècle

L’artiste américaine, Juliette Aristides, présente dans L’Atelier de dessin : l’enseignement classique aujourd’hui (Paris, Oskar, 2008) les concepts à la base du courant actuel dans l’enseignement des arts qui cherche à promouvoir la maîtrise des techniques traditionnelles en étudiant les principes qui ont servi à la production des grands chefs-d’oeuvre du passé et aux travaux des meilleurs peintres réalistes actuels. Au lieu de se couper radicalement de la tradition, les artistes appartenant à cette école, appelée atelier movement, entendent redonner vie aux règles du métier de peintre, non pas dans le but passéiste de recopier servilement les grands maîtres, mais afin de se donner les moyens de rehausser leurs propres capacités d’expression. L’apprentissage en atelier s’avère cependant fort exigeant : 6 heures de travail par jour pendant quatre années. La première est consacrée au dessin, la suivante à la grisaille, c.-à-d. à la peinture monochrome ou en noir et blanc, la troisième et la quatrième aux couleurs. On peut voir des oeuvres de J. Aristides illustrant diverses étapes du cursus en cliquant ici(Lire la suite…)

8 février 2009

Un historien de l’art philosophe

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woelfflin

Après avoir donné une idée du travail d’Heinrich Wölfflin comme historien de l’art (voir les billets du 15 mai et du 6 juin 2008), j’aimerais, en guise de conclusion, citer quelques phrases de cet auteur qui font rêver les philosophes, en particulier ceux qui s’intéressent à la nature. En peinture, les maîtres n’ont-ils pas tous été des phénoménologues accomplis ? Qu’est-ce que l’imitation de la nature, sinon la production de formes dans le visible ? Tout au long de son livre, Wölfflin décrit en détail les multiples modes d’apparition des phénomènes qui caractérisent l’art classique par opposition à ceux de l’art baroque. Voici quelques exemples suggestifs ;  pourquoi ne pas nous référer à l’original pour entendre des harmoniques inaudibles dans la traduction ?

  • « Chaque forme possède en propre certains modes d’apparition où gît le maximum de clarté objective. » (Jede Form hat gewisse Erscheinungsweisen, in denen der höchste Grad von Deutlichkeit liegt.) P. 224 [212]. (Lire la suite…)

14 décembre 2008

La mémoire des mots V

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Il y a des mots célèbres qui attirent l’attention sur la nécessité pour l’artiste de pratiquer la dissimulation. Pensons à celui de Du Bellay : « L’artifice caché est le vrai artifice », où encore à celui d’Ovide : Ars est celare artem, « se rendre invisible, voilà le grand art » (trad. libre). Un grand humaniste de notre temps, François Rigolot, ajoute de très jolie façon : « Grand art en vérité que l’art qui, pour mieux séduire, cache ses subtiles artifices ». Les partisans forcenés de la modernité, de la postmodernité, de l’avant-garde, de la trans-avant-garde et de je ne sais quoi encore (le méta-art ?), font gorge chaude du principe ancien selon lequel « l’art imite la nature » ; ils n’y voient qu’une banalité, précisément parce qu’ils n’aperçoivent pas celle de leur propre esprit ignorant de la philosophie. Héraclite disait déjà : phusis kruptesthai philei, « la nature aime à se cacher » fr. CXXIII. Ce n’est pas le lieu d’offrir une interprétation de ce fragment dont la fulgurance jette une lumière si sombre sur cette belle sentence qui n’inquiète pas assez ces artistes qui sont à l’épate et qui n’en comprennent pas le sens métaphysique : « l’art se cache ». Et s’il est vrai que la forme (eidos) préside au déloiement de la nature, et s’il est vrai aussi que le travail de l’artiste consiste à chercher la forme – qui est bien davantage que le simple pourtour des choses -, alors le grand art doit sa teneur ontologique incomparable à ce qu’il est imitation du travail des formes dans la nature. Omnis ars imitatio naturae est : un poncif, vous avez-dit ?

À moins d’avoir le bonheur d’une matérielle assurée, il faut gagner des sous. Mais grâce à un travail pas trop astreignant, on peut consacrer une partie de son temps à l’otium, mot latin qui signifie : loisir studieux, studieuse occupation du temps libre, vie de l’esprit, pratique qui sied à une personne de condition libre (cultus liberalis vitae). Les activités destinées à pourvoir à sa propre subsistance - celles où on est soumis alors à la nécessité – relèvent du négoce (negotium). Sans cette gratuité et cette liberté inhérentes à l’otium, aucun espoir d’atteindre à la sagesse. Par opposition à la scientia, connaissance obtenue par des efforts répétés, la sapientia est intelligence reçue gratuitement – elle n’est pas le résultat d’un travail, mais d’un don. Et le clerc, au sens noble du terme, est un sage lettré choisi par le destin pour transmettre un héritage.

Ut pictura poesis : « la poésie comme peinture ». Le poème, par les rythmes et les sons, donne à voir à la manière d’un tableau construit par le jeu des marques et la gamme des tons. Comme la peinture, la poésie donne à voir des choses sur lesquelles glisse le coup d’oeil distrait, des choses porteuses pourtant de multiples significations offertes par les formes, ces ouvrières de l’un. En un mot : poema pictura loquens, pictura poema silens : « le poème est une peinture qui parle ; une peinture, un poème qui se tait ».

20 septembre 2008

De petits plats mijotés avant toute chose !

Classé dans : les arts — Mots-clés :, , — gbeliveau @ 18:48

Depuis l’Antiquité, la plupart des philosophes ont estimé que les plaisirs de l’esprit, par leur noblesse, l’emportaient hautement sur ceux du corps. Et la raison en est fort simple : les communes jouissances des sens peuvent être éprouvées immmédiatement par le premier venu, sans aucune éducation ni culture ; celles de l’âme exigent au contraire un  long apprentissage et requièrent de multiples médiations. Mais aurait-on idée de ranger les délices de la table au rang des vulgaires sensations ? Bien sûr que non, tant les saveurs exquises, les fumets délicats, la beauté visuelle des plats produisent une élévation des esprits.

Dans un très beau livre cartonné intitulé Un Rôti pour dimanche (Larousse, 2007), Emmanuel Renault propose des recettes classiques (tel le boeuf Wellington) et des créations personnelles (comme le veau tandoori farci aux mirabelles) qui satisferont tous les goûts : « chapon ou poulet, pintade ou canard, gigot ou épaule, longe ou noix ». Pour ma part, je me suis lancé dans le plat qui me paraissait la plus facile à réaliser : le cochon « de lait ». Le cuisinier recommande une coupe dans le filet, qui est la partie la plus tendre ; mais la longe fera l’affaire comme me l’a suggéré le boucher. La description qui accompagne la recette reste en deçà de ce qui fut pour moi une parfaite réussite :  « Cette préparation ultra-simple donne une viande d’une tendreté sans pareille. L’onctuosité de la sauce au lait et le mariage cochon-sauge-muscade font de ce plat un vrai régal. »

Avis aux célibataires : ajoutez cet ouvrage à votre trousse de survie ! Vous aurez de quoi épater vos amis quand vous les recevrez ou, tout simplement, trois délicieux repas déjà préparés et qui ne demandent qu’à être réchauffés en revenant du travail.

Et, pour les philosophes, quelle agréable façon de prendre congé des inextricables difficultés de la métaphysique que de cuisiner des petits plats mijotés. La pratique amateur de l’art culinaire nous ramène à notre être-dans-le-monde et, en lui conférant l’éclat de la joie et de la beauté, nous aide à mieux vivre.

6 juin 2008

L’art de comprendre l’art (suite)

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amazonUne version française de l’ouvrage classique de Heinrich Wölfflin a paru récemment chez l’éditeur Gérard Monfort (2852265362) sous le titre Principes fondamentaux de l’histoire de l’art.

Dans le premier article consacré à cet ouvrage (voir plus bas), nous avons montré comment, selon le grand historien de l’art, l’opposition entre les formes de vision linéaire et picturale jette une vive lumière sur l’évolution du style en peinture entre le XVIe s. et le XVIIe s. Quand le mode d’appréhension des formes soit par plans juxtaposés ou par composition en profondeur devient le critère du jugement de goût, l’art classique, tout épris de la beauté des lignes, valorise de toute évidence les surfaces planes ; l’art baroque, recherchant sans cesse l’impression de mouvement, s’attache plutôt aux effets de profondeur qui frappent le regard.

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17 mai 2008

L’art de comprendre l’art

Classé dans : les arts — Mots-clés :, , , , — gbeliveau @ 12:32

Rien de tel pour saisir progressivement par soi-même les enjeux de la peinture que de s’initier au dessin d’observation. Très vite, on apprend à reconnaître la différence entre ce que l’on pense voir et ce qui, de fait, se donne au regard.

La phénoménologie ne se voulant pas un corps de doctrine, mais une certaine manière de voir les choses, les philosophes ont tout intérêt à s’adonner à la pratique amateur d’un art et à contempler les grandes oeuvres du passé.

Mais, au delà du jeu des apparences et des enjeux de la phénoménologie, et dans la mesure où elle se veut d’abord et avant tout une recherche de la forme,  la pratique du dessin d’observation se mue en méditation ontologique. Le pur chaos de l’indétermination du divers ne se donne pas dans l’expérience sensible usuelle : dans la vie de tous les jours, et à chaque fois, on a affaire à une   chose qui est.  La forme est le principe de cette unité et par là de son être : une chose est  parce qu’elle est une chose. Selon la formule classique l’un et l’être sont simplement réciproques (Unum et ens convertuntur). Leibniz dit : Ce qui n’est pas un estre n’est pas un estre ». Mais ne faut-il pas voir l’un comme la cause formelle sans laquelle rien de limité, distinct, défini ne serait ? La forme, au sens philosophique, n’est donc pas l’enveloppe externe de l’objet, sa configuration, son pourtour ; elle est ce qui se trouve à l’origine de la genèse de l’objet et ce qui commande son développement ultérieur.

Le Mont Sainte-Victoire (1904-1906) figure à coup sûr dans les sommets de l’art de notre temps : le tableau retrace peut-être l’histoire d’une victoire de la forme sur le magma originel, sur la béance de l’indistinction illimitée ; tout l’art du peintre contemporain consiste à manifester la nature se faisant (natura naturans) et non pas les choses déjà toutes faites (natura naturata) ; à rendre visible le travail invisible de l’eidos, cette charpentelle idéelle des choses qui assure leur consistance, leur cohésion, et par là, leur persévérance dans l’être.

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3 mai 2008

Les symboles dans la nature

Classé dans : les arts — Mots-clés :, , , , , — gbeliveau @ 16:32

wiki

Tympan du portail sud de l’abbaye Saint-Pierre de Moissac, XIIe s. (photographie de Josep Ranalias).

 

Ce chef-d’oeuvre de l’art roman exprime dans la pierre la vision de saint Jean : « À l’instant, je tombai en extase. Voici, un trône était dressé dans le ciel, et, siégant sur le trône, Quelqu’un… Celui qui siège est comme une vision de jaspe et de cornaline ; un arc-en-ciel autour du trône comme une vision d’émeraude. Vingt-quatre sièges entourant le trône, sur lesquels sont assis vingt-quatre Vieillards vêtus de blanc, avec des couronnes d’or sur leurs têtes. Du trône partent des éclairs, des voix et des tonnerres, et sept lampes de feu brûlent devant lui, les sept Esprits de Dieu. Devant le trône, on dirait une mer, transparente autant que du cristal. Au milieu du trône, et autour de lui, se tiennent quatre Vivants, constellés d’yeux par-devant et par-derrière. Le premier Vivant est comme un lion ; le deuxième Vivant est commne un jeune taureau ; le troisième Vivant a comme un visage d’homme ; le quatrième Vivant est comme un aigle en plein vol. » (Ap 4, 2-7)

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26 avril 2008

Ceci n’est pas une photographie

Classé dans : les arts — Mots-clés :, , — gbeliveau @ 20:00

Pointe Yamachiche 26-04-08Sentier menant à la Pointe Yamachiche (26 avril 2008).

5 avril 2008

Crépuscule d’hiver

Classé dans : les arts — Mots-clés :, , — gbeliveau @ 12:51

La pratique amateur d’un art n’aboutit peut-être pas toujours à de risibles résultats ! Photographie prise à la halte routière de Pointe-du-Lac, face au Lac Saint-Pierre, en décembre 2007.

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