Il y a des mots célèbres qui attirent l’attention sur la nécessité pour l’artiste de pratiquer la dissimulation. Pensons à celui de Du Bellay : « L’artifice caché est le vrai artifice », où encore à celui d’Ovide : Ars est celare artem, « se rendre invisible, voilà le grand art » (trad. libre). Un grand humaniste de notre temps, François Rigolot, ajoute de très jolie façon : « Grand art en vérité que l’art qui, pour mieux séduire, cache ses subtiles artifices ». Les partisans forcenés de la modernité, de la postmodernité, de l’avant-garde, de la trans-avant-garde et de je ne sais quoi encore (le méta-art ?), font gorge chaude du principe ancien selon lequel « l’art imite la nature » ; ils n’y voient qu’une banalité, précisément parce qu’ils n’aperçoivent pas celle de leur propre esprit ignorant de la philosophie. Héraclite disait déjà : phusis kruptesthai philei, « la nature aime à se cacher » fr. CXXIII. Ce n’est pas le lieu d’offrir une interprétation de ce fragment dont la fulgurance jette une lumière si sombre sur cette belle sentence qui n’inquiète pas assez ces artistes qui sont à l’épate et qui n’en comprennent pas le sens métaphysique : « l’art se cache ». Et s’il est vrai que la forme (eidos) préside au déloiement de la nature, et s’il est vrai aussi que le travail de l’artiste consiste à chercher la forme – qui est bien davantage que le simple pourtour des choses -, alors le grand art doit sa teneur ontologique incomparable à ce qu’il est imitation du travail des formes dans la nature. Omnis ars imitatio naturae est : un poncif, vous avez-dit ?
À moins d’avoir le bonheur d’une matérielle assurée, il faut gagner des sous. Mais grâce à un travail pas trop astreignant, on peut consacrer une partie de son temps à l’otium, mot latin qui signifie : loisir studieux, studieuse occupation du temps libre, vie de l’esprit, pratique qui sied à une personne de condition libre (cultus liberalis vitae). Les activités destinées à pourvoir à sa propre subsistance - celles où on est soumis alors à la nécessité – relèvent du négoce (negotium). Sans cette gratuité et cette liberté inhérentes à l’otium, aucun espoir d’atteindre à la sagesse. Par opposition à la scientia, connaissance obtenue par des efforts répétés, la sapientia est intelligence reçue gratuitement – elle n’est pas le résultat d’un travail, mais d’un don. Et le clerc, au sens noble du terme, est un sage lettré choisi par le destin pour transmettre un héritage.
Ut pictura poesis : « la poésie comme peinture ». Le poème, par les rythmes et les sons, donne à voir à la manière d’un tableau construit par le jeu des marques et la gamme des tons. Comme la peinture, la poésie donne à voir des choses sur lesquelles glisse le coup d’oeil distrait, des choses porteuses pourtant de multiples significations offertes par les formes, ces ouvrières de l’un. En un mot : poema pictura loquens, pictura poema silens : « le poème est une peinture qui parle ; une peinture, un poème qui se tait ».