Inscription sur un pilier du Panthéon de Paris (photographie de Piero d’Houin)
Une première lecture des oeuvres de Bergson – forcément trop rapide – donne l’impression que le langage constitue pour lui un obstacle à la connaissance – à l’intuition de l’esprit par lui-même. Séparés les uns des autres en unités discrètes, les mots traduisent en espace la durée, la découpent en états inertes juxtaposés alors que le flux des sensations, des émotions, des perceptions n’est que pure mobilité indivisible, multiplicité homogène. « Bref, le mot aux contours bien arrêtés, le mot brutal, qui emmagasine ce qu’il y a de stable, de commun et par conséquent d’impersonnel dans les impressions de l’humanité, écrase ou tout au moins recouvre les impressions délicates et fugitives de notre conscience individuelle. » (Essai sur les données immédiates de la conscience, p. 87)
Mais si les mots sont conventionnels, le langage lui est naturel. Il répond aux besoins élémentaires de la vie en société. Les notions générales du sens commun n’épousent sans doute pas les articulations profondes du réel, mais ils découpent des formes stables dans le mouvant, formes sans lesquelles aucune communication entre les hommes, aucune manipulation des choses ne serait possible.
Pourtant tous les livres de Bergson sont écrits : chaque page offre un poème en prose, un poème d’images, un poème symphonique. Par le fait, la pratique de cet immense écrivain dément son adhésion apparente à une conception instrumentale du langage. Très souvent ses raisonnements s’accompagnent de métaphores aussi neuves qu’expressives. Comment ne pas tomber en rêverie métaphysique en lisant ces passages où la durée est comparée à une mélodie ? Deux courtes citations suffiront à montrer que Bergson ne s’ignore pas comme poète et qu’il a vu aussi dans le langage un instrument d’art :
« L’écrivain tentera pourtant de réaliser l’irréalisable. Il ira chercher l’émotion simple, forme qui voudrait créer sa matière, et se portera avec elle à la rencontre des idées déjà faites, des mots déjà existants, enfin des découpures sociales du réel. Tout le long du chemin, il la sentira s’expliciter en signes issus d’elle, je veux dire en fragments de sa propre matérialisation. Ces éléments, dont chacun est unique en son genre, comment les amener à coïncider avec des mots qui expriment déjà des choses ? Il faudra violenter les mots, forcer les éléments. » (Les Deux sources de la morale et de la religion, p. 1191)
« L’intuition ne se communiquera d’ailleurs que par l’intelligence. Elle est plus qu’idée ; elle devra toutefois, pour se transmettre, chevaucher sur des idées. Du moins s’adressera-t-elle de préférence aux idées les plus concrètes, qu’entoure une frange d’images. Comparaisons et métaphores suggéreront ici ce qu’on n’arrive pas à exprimer. Ce ne sera pas un détour ; on ne fera qu’aller droit au but. Si l’on parlait constamment un langage abstrait, soit-disant » scientifique « , on ne donnerait de l’esprit que son imitation par la matière, car les idées abstraites ont été tirées du monde extérieur et impliquent toujours une représentation spatiale : et pourtant on croirait avoir analysé l’esprit. [...] Ne soyons pas dupes des apparences : il y a des cas où c’est le langage imagé qui parle sciemment au propre, et le langage abstrait qui parle inconsciemment au figuré. Dès que nous abordons le monde spirituel, l’image, si elle ne cherche qu’à suggérer, peut nous donner la vision directe, tandis que le terme abstrait, qui est d’origine spatiale et qui prétend tout exprimer, nous laisse le plus souvent dans la métaphore. » (La Pensée et le mouvant, p. 1285)
N.B. Les citations sont tirée de l’édition du Centenaire.