Carnet de Guy Béliveau

20 février 2010

L’esprit de la métaphysique après Heidegger et Derrida

Classé dans : Les livres, les idées — Mots-clés :, , , , , , — gbeliveau @ 11:20

Toutes affaires cessantes, il faut se plonger dans l’étude du dernier livre de Pierre Aubenque intitulé Faut-il déconstruire la métaphysique ? (PUF, 2009). Il faut le lire cet ouvrage du très grand spécialiste d’Aristote pour une raison éminemment pratique : notre monde est le produit du travail souterrain de la métaphysique dans l’histoire : « Nous vivons aujourd’hui les effets négatifs et destructeurs de la métaphysique de la subjectivité, elle-même héritière de la métaphysique grecque. La métaphysique est responsable de la réduction de l’être à l’étant, de l’étantité à la représentabilité, de celle-ci à la calculabilité et à son corollaire, la disponibilité technique. Nous vivons aujourd’hui dans notre chair, à travers la domination planétaire des modes de pensée scientifico-techniques, l’oubli de l’être et ses conséquences : la perte du sens de la nature, la destruction de notre environnement vital, de notre Lebenswelt, et finalement la déshumanisation de l’homme en nous. » (p. 56-57)

Sans aucune restriction, Pierre Aubenque souscrit à la lecture déconstructive de l’histoire de la métaphysique faite par Heidegger, il fait sienne la thèse selon laquelle l’être n’est pas pensé pour lui-même, mais est rabattu sur un Étant suprême . Et à ceux qui prétendent que les idées du penseur de l’être ne sont pas falsifiables, l’auteur du Problème de l’être chez Aristote n’a pas de peine à montrer que, de manière tout à fait indépendante, Étienne Gilson s’accorde avec cette lecture, car selon lui la métaphysique rate l’existence en la réduisant à l’essence. Faut-il déconstruire la métaphysique ? Oui, si le sens de l’être ou de l’existence nous préoccupe encore et si nous ne voulons pas traîner dans les ornières de la tradition. Ce petit livre, qui ne fait pas 100 pages, est trop riche en idées pour en donner ici ne serait-ce qu’un aperçu. Comprenons : il s’agit d’un ouvrage si utile qu’il faut l’apprendre par coeur. De manière impressionniste donc, voici quelques thèmes ayant retenu de prime abord mon attention. (Lire la suite…)

10 octobre 2009

Le tourment du prince des traducteurs

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jerome

Michelangelo Merisi da Caravaggio, San Gerolamo, Galleria Borghese, 1605-1606 

 

Saint Jérôme (Eusebius Sophronius Hieronymus Stridonensis, 340-420) a offert à l’humanité une traduction en latin de la Bible, à partir du grec et de l’hébreu. Il a consacré les 34 dernières années de sa vie à paufiner sa version du Nouveau Testament. Dans cette lettre, il raconte à un ami la vision qu’il a eue lors d’une grave maladie :

« Il y a bien longtemps ! maison, père et mère, soeur, parenté et, ce qui est le plus difficile, habitude de la bonne chère, pour le Royaume des cieux je m’étais sevré de tout cela ; j’allais à Jérusalem militer pour le Christ. Mais de la bibliothèque qu’à Rome je m’étais composée avec beaucoup de soin et de peine, je n’avais pas pu me passer. Malheureux que j’étais !  (Lire la suite…)

2 septembre 2009

Plaidoyer en faveur de la haute culture littéraire

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Lucien de Samosate

Le Songe (ou la vie de Lucien)

(Peri tou enupniou êtoi bios Loukianou)

  1. Dès le moment où je cessai de suivre les classes, une fois parvenu à l’adolescence, mon père examina avec ses amis ce qu’il pourrait bien me faire apprendre. À l’égard de la haute culture littéraire, la plupart d’entre eux estimaient qu’il fallait y consacrer beaucoup de temps, y consentir de nombreux efforts, y engager d’énormes dépenses et jouir d’une brillante situation sociale. Mais, selon eux, notre condition plutôt modeste exigeait de ma part une assistance financière assez rapide. Si j’apprenais un métier d’artisan, je pourrais recevoir sur-le-champ les rudiments d’un savoir-faire ; n’étant plus alors à la charge de mes parents, je pourrais très bientôt mettre mon père en joie, en ramenant régulièrement mes gains à la maison.
  2. Ils entamèrent ensuite une seconde série de réflexions : quel est, parmi les métiers, le meilleur et le plus facile à apprendre ? celui qui convient à un homme libre, qui ne requiert pas des outils très spécialisés et qui fournit des revenus suffisants ? Après que chacun eût glorifié, selon ses connaissances et son expérience, tel ou tel gagne-pain, mon père tourna les yeux vers mon oncle maternel, excellent statuaire de réputation, tailleur de pierres fort estimé. Il lui dit : « Toi ici présent, il n’est guère juste qu’un autre métier que le tien l’emporte ; mais voyons – en me montrant du doigt – prends-le en charge, fais de lui un habile ouvrier, montre-lui à bien dégrossir les pierres, à bien les ajuster et à bien les sculpter ; comme tu le sais déjà, il est doué d’un naturel adroit. » Mon père fondait son opinion sur mes babioles de cire. Chaque fois que j’étais laissé à moi-même par mes maîtres d’école, je raclais de la cire, je façonnais sans arrêt des bœufs, des chevaux et même, par Zeus, des formes humaines et cela, de manière tout à fait convaincante, selon l’opinion de mon père. À cause de ces amusettes, je recevais alors des coups administrés par mes maîtres et, aujourd’hui, elles me valent des louanges, car je possède un don de nature. Aussi mon père et ses amis, en se basant sur mes modelages, entretenaient de grands espoirs que j’apprenne le métier en peu de temps. (Lire la suite…)

1 juillet 2009

L’actualité de l’humanisme italien

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Vincenzo Foppa, Jeune Cicéron lisant, c. 1464

 Selon Cicéron, le propre de l’homme se trouve dans le langage, car seul parmi les êtres il est détenteur du logos. Pour cette raison, c’est l’orateur qui incarne l’homme accompli. Cette question du langage constitue peut-être le fil conducteur qui permet de saisir l’enjeu fondamental des divers débats philosophiques qui ont ponctué l’histoire de l’Italie du XIVe au XVIe siècle. C’est du moins ce qui ressort de la lecture du livre magnifique d’Eugenio Garin sur les penseurs de la Renaissance intitulé L’Humanisme italien (trad. par Sabina Crippa et Mario Andrea Limoni, Albin Michel, 2005 [1947]). Le grand spécialiste nous donne lui-même cette clef ; il écrit : « Dans la position de Nizolio refluait toute l’expérience de l’humanisme, et le sentiment que, si le monde humain convient à l’homme, reste encore à formuler une logique humaine, une logique de la conversation humaine et civile. De là vient que l’attention se tourne vers le langage comme manifestation exemplaire de l’humanité. » (p. 228) Il écrit encore, en parlant de La civile conversazione de Stefano Guazzo : « le principe et la fin de tout savoir est précisément ce dialogue humain [...], où non seulement notre âme se réveille et se trouve poussée à une recherche féconde. Mieux encore, l’humanité est cette conversation, ce parler, ce dialogue qui en soi résume tout le concret et le sens de la vie spirituelle » (p. 228-229). Comment ne pas voir, dans le monde déchiré qui est le nôtre, la brûlante actualité de ces penseurs italiens ? (Lire la suite…)

19 avril 2009

Une très belle histoire de l’idée de nature

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macke_land2August Macke, Felsige Landschaft (Paysage rocheux), 1914

 

Ébloui par l’érudition insondable de l’historien, par la noble intelligence du philosophe, par l’ingénieux art d’écrire du poète, le lecteur du Voile d’Isis de Pierre Hadot (Folio, Essais, no 552), une fois rendu à la fin de ce fort ouvrage de 515 pages, s’abandonne à la tristesse. « L’histoire, et quelle histoire incroyable, est déjà finie ? Mais ce n’est pas possible, je ne veux pas, même s’il le faut, quitter cet état de rêverie et revenir à la dure réalité des affaires ; cher professeur, parlez, parlez encore, je souhaite tant vous entendre poursuivre ce si beau conte. » Le Voile d’Isis, par bonheur, apporte lui-même un remède à ce léger trouble de l’âme : il suffit d’en faire son livre de chevet et de le relire inlassablement, lentement.

Un premier thème abordé par l’auteur porte sur le célèbre aphorisme d’Héraclite : « La nature aime à se cacher. » (Phusis kruptesthai philei). Voici comment P. Hadot résume l’histoire des diverses interprétations de ces trois petits mots : ils avaient « successivement signifié que tout ce qui naît tend à mourir, que la nature est difficile à connaître, qu’elle s’enveloppe dans des formes sensibles et dans des mythes, qu’elle cache en elle des vertus occultes, mais tout aussi bien que l’Être est originellement dans un état de contraction et de non-déploiement, et, finalement, avec Heidegger, que l’Être dévoile en se voilant. Successivement, ces trois petits mots ont servi à expliquer les difficultés des sciences de la nature, à justifier l’exégèse allégorique des textes bibliques ou à défendre le paganisme, à critiquer la violence faite à la nature par la technique et la mécanisation du monde, à expliquer l’angoisse qu’inspire à l’homme moderne son être-au-monde » (p. 404). (Lire la suite…)

23 février 2009

Un livre essentiel en philosophie de la religion

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Domenico Bigordi, Saint Jérôme, 1480

Au fil des vingt dernières années, Jean Grondin, philosophe de réputation internationale, a produit toute une série d’ouvrages lumineux sur l’herméneutique, la phénoménologie, Gadamer, Kant et Heidegger. De plus, il a publié aux Presses de l’université de Montréal en 2005, une remarquable Introduction à la métaphysique où il dresse un tableau fort instructif de cette discipline incontournable puisqu’elle traite des questions ultimes. Et voici que vient de paraître, dans l’excellente collection « Que sais-je ? » aux Presses universitaires de France, La Philosophie de la religion, monographie qui porte la marque d’un authentique orfèvre : clarté de l’exposé, profondeur des idées personnelles, érudition prodigieuse. Jean Grondin ne déçoit jamais ses lecteurs, car il interprète toujours les sujets les plus difficiles de manière limpide, et ce sans verser dans le réductionnisme ou les simplifications. Jean Grondin est lui-même un herméneute qui possède l’art de traduire sans trahir, l’art de produire à profusion de la lumière, l’art de séduire les esprits.

Dans l’introduction, l’auteur attire l’attention sur le fait que les religions se présentent comme des réponses à la question du sens de la vie et, qu’à ce titre, elles intéressent au plus haut point la philosophie. Il faut d’ailleurs comprendre l’expression « philosophie de la religion » en un double sens : étude critique qui a pour objet le phénomène religieux, mais également la sagesse qu’offre elle-même la religion. Le présent ouvrage poursuit à bien des égards la réflexion amorcée dans le très beau texte intitulé Du sens de la vie (Bellamin, 2003). (Lire la suite…)

12 octobre 2008

Le Prince des philosophes

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Dans un ouvrage qui fait à peine plus de deux cents pages, agréable à lire, facile à comprendre, fort instructif, Jean Préposiet, spécialiste reconnu de Spinoza, mais surtout grand humaniste – à la manière si française des Paul Bénichou, Marc Fumaroli, François Rigolot – nous offre une superbe biographie du penseur de La Haye, ainsi qu’une présentation succincte et claire de sa pensée (Spinoza, Paris, Tallandier, 2007). Caveat emptor ! Le livre est cher, non cousu, mal collé. Mais qu’une petite maison d’édition ose publier ce genre d’ouvrage tient du miracle en cette époque des best-sellers, ces platitudes de la vie de l’esprit.

« Philosophie de l’immanence, de l’unité et de l’éternité, le spinozisme devra obligatoirement éviter un écueil : celui de l’éléatisme. Pour cela, il lui faudra d’une manière ou d’une autre dépasser l’identité vide de l’être fermé sur soi dans une sphéricité absolue, et rendre compte de la multiplicité empirique, de la mobilité et du changement. Toute doctrine de l’unité absolue de l’Être trouve là sa pierre d’achoppement. Comment passer de l’Un au Multiple et revenir à l’Un ? » (p. 106) Si déconcertante au premier abord, l’ontologie spinoziste avec ses trois « régions » – substance une, attributs multiples, modes finis et infinis – offrirait une solution à cette aporie. Chose certaine, le système de celui qui passait ses journées à polir des verres de lunettes n’a rien d’abstrait. Il mord, au contraire, dans la réalité la plus concrète, celle des individus en chair et en os. De plus, Spinoza a frappé au coin de l’immortalité la formule au fondement des philosophies qui cherchent à penser la contradiction, la scission, et la différence : « toute détermination est négation » (Lettre L). (Lire la suite…)

14 septembre 2008

Herméneutique du souvenir oublié

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« Pour tenter d’y voir plus clair, je me suis amusée, ces derniers temps, à poser un certain nombre de questions, toujours les mêmes, aux personnes que je rencontrais, leur demandant à chacune ce que leur suggérait tel ou tel mot. » Le Trésor des savoirs oubliés de Jacqueline de Romilly, LGF, 1999, p. 60-61. Cette phrase, prononcez-la plusieurs fois, lentement, à haute voix. Voyez le naturel de l’artiste du langage, comment les incises induisent des changements de vitesse et des à-coups, comment le rythme de cette prose reproduit celui de la meilleure poésie. Jacqueline de Romilly, helléniste de très grand renom, nous offre un petit livre sur la mémoire que tous les éducateurs, parfois un peu inquiets de l’utilité de leur enseignement, devraient découvrir et sur lequel ils devraient méditer.

Bien sûr, les jeunes gens oublieront la plupart des connaissances que nous leur transmettons dans les classes de lettres, de philosophie et d’histoire. Mais, et c’est là que réside tout l’intérêt de ce bijou, il faut prendre conscience que les souvenirs scolaires, même oubliés, ne sont pas abolis : ils contribuent à former le jugement, le bon goût et une meilleure compréhension des êtres et des choses. La culture, grâce à ce dépôt des savoirs plus ou moins conscients, cerne toute nouvelle expérience d’un halo de références qui permet à celui qui la vit de la vivre plus intensément.

 

Homme libre, toujours tu chériras la mer !

La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme

Dans le déroulement infini de sa lame,

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

 

Que nous ayons présents ou non à l’esprit ces vers de Baudelaire, ils gisent dans les profondeurs de notre âme si nous les avons appris à l’école ; si nous nous retrouvons un beau jour seuls face à l’océan, notre expérience en recevra une certaine coloration. Voilà le propos de cette fine analyste du coeur : décrire par quel travail subtil et secret se font des échanges entre la mémoire et l’oubli, le savoir et l’ignorance. « Des souvenirs les plus anodins, jusqu’à ceux qui modifient notre existence, on découvre vite quantité de traces présentes en nous, comme des bouées à la surface de la mer, qui évoquent des réalités sous-marines profondes, toute une vie secrète, avec des récifs, avec d’obscurs mouvements. » (p. 40) (Lire la suite…)

10 septembre 2008

La création divine : une instruction religieuse et philosophique

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Le cardinal Christoph Schönborn a fait paraître, il y a peu, un livre sur le conflit entre les partisans du darwinisme et les croyants intitulé Hasard ou plan de Dieu ? La Création et l’Évolution vues à la lumière de la Foi et de la Raison, trad. de l’allemand par Monique Guisse, Paris, Cerf, 2007, ISBN : 978-2-204-08517-5. Ses interventions sur ce sujet dans les journaux et les revues ont suscité dans les dernières années des discussions passionnées ; cet ouvrage de 150 pages ne manquera pas d’attiser les ardeurs chez les uns et les autres. Pourquoi, au juste, faut-il lire cette oeuvre d’une lecture plutôt exigeante ?

Un certain idéal humaniste de la formation, dans le passé,  proposait à l’« honnête homme » d’acquérir des connaissances dans plusieurs disciplines : histoire, littérature, histoire de l’art et de la musique, philosophie et théologie. Il s’agissait somme toute de développer le sens esthétique et l’esprit critique de l’élève. L’apprentissage des langues anciennes et la pratique amateur d’un art venaient couronner cet idéal classique.

Vivant à une époque où les sciences et les techniques déterminent impérieusement les normes du savoir, l’aspiration à la sagesse contemplative se retrouve en marge du monde de l’esprit. Il y a une conséquence à la clé : l’étiolement du sens de la réalité et du sentiment de la nature. Le petit livre de C. Schönborn se présente comme une catéchèse sur la création. Pour ceux qui veulent perfectionner leurs connaissances en théologie, Hasard ou plan de Dieu ? a l’immense mérite de présenter des idées justes sur la notion de création divine et de faire comprendre pourquoi la théorie de l’évolution suscite encore aujourd’hui des débats si animés. Mais cet ouvrage est fort touffu. Au lieu d’en produire un compte rendu selon les règles de l’art, qu’on me permette de présenter de façon assez personnelle quelques thèmes porteurs pour des philosophes, à savoir le finalisme, la création continuée, le logos et la contingence. (Lire la suite…)

28 août 2008

« La dictature du relativisme » (1re partie)

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Comment ne pas tenir la célèbre collection « Que sais-je ? » comme un des fleurons de la haute culture française ? Les monographies n’ont pas toutes la même valeur, bien évidemment, mais le lecteur qui cherche à prendre connaissance d’un sujet a presque toujours raison de commencer par là, car il y trouvera des synthèses souvent fort éclairantes, et parfois fort brillantes. Quelques titres qui m’ont frappé dans les dernières années : La Dialectique de Claude Bruaire, Socrate de Louis-André Dorion, L’Herméneutique de Jean Grondin, Grammaire du latin de Jean Collart (sublime introduction à la grammaire philosophique). Ma toute dernière découverte : Le Relativisme du sociologue de la Sorbonne Raymond Boudon, ouvrage paru en janvier dernier.

D’entrée, l’auteur affiche ses couleurs en proposant une distinction plutôt étonnante : étant donné que les représentations, les normes et les valeurs varient selon les cultures et les époques, le bon relativisme en prend acte et attire notre attention sur ce fait irrécusable ; le mauvais relativisme en conclut que tous ces phénomènes ne sont que de pures constructions sociales. Constat du sociologue : le relativisme est perçu comme une doctrine adéquate dans un monde postcolonial, en cours de globalisation, qui veut que toutes les cultures se vaillent ; où l’individualisme tend à imposer l’idée que tout est opinion et que toute opinion mérite le respect. » (p. 3-4)

Boudon analyse d’abord le relativisme normatif pour lequel règles et valeurs se réduisent à des conventions sans fondement véritable. Montaigne, David Hume et Max Weber ont fourni à ce sujet des arguments qui font encore autorité aujourd’hui. Mais la vision culturaliste, si à la mode en sciences humaines, repose sur un raisonnement bancal : si certaines valeurs sont de fait arbitraires, il ne faut pas conclure qu’elles le sont toutes sans exception. Une telle conclusion s’avère un abus du principe du tiers exclu et se ramène à une fausse dichotomie : ou bien les normes sont rationnelles, ou bien elles sont conventionnelles. (Lire la suite…)

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