Carnet de Guy Béliveau

9 juin 2009

La mémoire des mots VI

Classé dans : Les mots — Mots-clés :, , — gbeliveau @ 20:05

L’instant présent se caractérise comme une apparition incessante du nouveau dans la durée. L’étymologie, d’ailleurs, le confirme en rattachant le nun grec et le nunc latin à la racine indo-européenne nu-, d’où dérivent neos, novus, neuf, neu, new, now, etc. Qu’est-ce qu’une philosophie sinon une langue qui se délie ?

Pour dire « maintenant, à présent », le moyen français utilisait le joli mot de « jà », qui a survécu dans « déjà, jadis, jamais ». L’adverbe vient du latin jam qui signifie ici « dès maintenant, à l’instant ». Le jà : le maintenant, le moment présent ; le jà-jà : la pointe de l’instant présent.

Dès le XVe siècle, dans la republica litteraria, se produisit le clivage, parmi les lettrés, entre l’amateur des belles-lettres et l’antiquaire, c’est-à-dire le docte en antiquités capable d’expliquer les médailles, les inscriptions, les vases, etc., et pour qui la recherche prime sur l’écriture, l’exactitude sur le style. Chez les historiens, cette division eut pour conséquence la séparation du métier en deux branches : d’un côté les écrivains, de l’autre les érudits attachés aux sources. À notre époque où le scientisme règne sur les esprits, où le sérieux d’une recherche se mesure à l’aune de la spécialisation et de la professionnalisation, peu d’historiens osent écrire et, pour les mêmes raisons, peu de philosophes. Comment libérer la langue, sans céder à la facilité, sans verser dans le flou, comment libérer la pensée de sa gangue positiviste ?  Voilà la tâche des « stilnovistes » de notre temps.

Parlant de style, lequel choisir ? Le style élevé, altiloque, ou le bas et le pédestre ?

11 août 2008

La mémoire des mots IV

Classé dans : Les mots — Mots-clés :, , , — gbeliveau @ 17:59

On est libre quand on agit sua sponte : spontanément, de soi-même, avec ses propres moyens, de son propre mouvement (motu proprio), en son nom personnel, de sa propre initiative, tout seul. Sponte est l’ablatif d’origine de l’inusité spons : a sponte, de sponte ejus : d’après sa volonté, par ses seules forces, de sa propre nature, naturellement.  Les considérations linguistiques ne résolvent pas les problèmes philosophiques, mais, comme ce qui a sens pour nous se donne dans le langage, la réflexion consciente de soi ne peut faire l’économie de la grammaire.

À tous les tenants de la conception instrumentale du langage, à tous ceux qui méprisent la grammaire et trouvent inutile, ou même indigne la recherche du beau langage, il faut répondre par la bouche d’un gros canon, le philologue du XIXe siècle C. Du Gange, auteur du Glossarium mediae et infimae latinitatis : « il faut d’abord acquérir le savoir des mots, si l’on veut voir la réalité » (si res velis percipere, voces ipsas scire debet).

Littéralement, l’expression voce meliora signifie « des choses particulièrement bonnes [ou élevées] en comparaison de [ce que peut exprimer] la voix humaine », c.-à-d. de hautes réalités inatteignables qui dépassent les capacités d’expression du langage. Serait-ce verser dans la sollicitation que d’y voir le programme de toute poésie ou de toute philosophie authentique ? Tenter de dire, par tous les moyens qu’offre la discursivité, ce qui se trouve au delà de toute expression humaine ? Et ce dire fait nécessairement usage de l’image et de la métaphore : les mots ne nomment pas, ils suggèrent l’indicible. Si la poursuite de cet idéal n’est qu’une chimère, livrons-nous corps et âme à la mathesis universalis, au volapük, à la novelangue.

24 mai 2008

La mémoire des mots III

Classé dans : Les mots — Mots-clés :, , — gbeliveau @ 17:01

Obscurum per obscurius : tel est le sentiment que l’on éprouve devant certains commentaires d’oeuvres ou de notions particulièrement malaisées à comprendre. Au lieu de simplifier les choses, il y a des spécialistes en philosophie ou des critiques d’art qui rendent « ce qui est obscur par [des expressions] encore plus obscures ». Le bon interprète trouve les mots qui parlent à son lecteur et ces mots, ipso facto, rendent le difficile plus intelligible. Cela dit, les grandes oeuvres de l’esprit conservent jalousement leur secret : il faut accepter de ne pas tout comprendre tout de suite.

Crux commentatorum, « la croix, le tourment des commentateurs ». Il n’est pas rare qu’une expression, un passage, ou même un texte en entier résistent à l’analyse des interprètes et, qu’en raison de leur obscurité, les experts soient réduits à ne proposer que des conjectures. L’herméneutique n’est pas une mince affaire : on n’arrive pas toujours à sortir de l’indécision et à trancher le noeud.

On trouve parfois dans les manuels de latin des vignettes qui, en quelques mots, livrent un aspect essentiel de l’humanisme  : « Le substantif negotium n’est autre que le mot otium, précédé d’une négation ; negotium signifie l’absence de loisir, donc l’affaire. Les moralistes opposent volontiers l’otium, condition indispensable à la réflexion, et le negotium qui empêche l’homme de se trouver lui-même. » Les affaires, les occupations – le négoce au sens large – ne laisse aucune place à la contemplation. Celui qui jouit du temps libre pour s’adonner à la spéculation est dit otiosus ; mais cela donne oisos, uiseus en ancien français, et oiseux en moyen français, avec un sens plutôt défavorable : oisif, inactif, qui reste à ne rien faire, paresseux. Comparé à l’artisan qui produit des choses bien concrètes et négociables dans le commerce, le contemplatif (l’otieux) semble n’avoir aucune occupation véritable. Pas étonnant alors que les élèves s’interrogent sur l’utilité de la philosophie, de la littérature et des arts : la langue elle-même accorde peu de valeur à ce temps libre qui rend possible la réflexion spéculative.

Pour les Grecs, dit-on, l’idée de vertu (aretê) est associée à cellle de plaire (are-sk-ein) ; pour les Romains, la virtus – par l’entremise de vis (force) et vir (homme) – exprime celle de puissance. Mais notre notion de virtuosité n’allie-t-elle pas ces deux traditions : le musicien virtuose s’impose, il fait la preuve éclatante de sa très grande maîtrise, mais ne le fait-il pas en charmant l’oreille ? D’autres rattachent l’aretê aux mots aristos et harmonia : la vertu serait, chez un être, le déploiement régulier, cohérent et sans dissonnances de toutes les possibilités qui le définissent, et cela au suprême degré. L’essence accomplie de manière effective, réelle et belle : voilà la vertu.

19 avril 2008

La mémoire des mots II

Classé dans : Les mots — Mots-clés :, , — gbeliveau @ 11:07

Un grand nombre de vers du poète Horace ont donné naissance à des expressions proverbiales. Les grammairiens débattaient depuis longtemps pour savoir qui était l’inventeur du rythme élégiaque sans aboutir à une solution définitive. On trouve dans l’Art poétique : Grammatici certant et adhuc sub judice lis est (v. 78) :  « les grammairiens luttent pour le savoir et [la question] est encore [adhuc] en litige [lis] devant un juge [sub judice]. » Le mot a très tôt été appliqué aux points qui demeurent irrésolus dans tous les domaines après des années, voire des siècles de discussions. Ainsi en philosophie : les Idées (ou Formes) sont-elles séparées des choses sensibles comme le soutenait Platon ou bien les formes sont-elles immanentes aux substances premières comme le croyait Aristote ? Adhuc sub judice lis est. Cette expression est parvenue à ma connaissance grâce à un élève du collège de Trois-Rivières qui la citait en conclusion de son travail !

Selon le grand helléniste Jean Humbert, le nom de Socrate s’analyse ainsi : -, le premier terme vient de sôos (sôs en attique), il veut dire « intact, sauf » et il se retrouve dans des composés comme sôphrôn : sage, sôphrosunê : sagesse, modération ; kratos (kratous), c’est la force et kras (kratos), c’est la tête. Socrate : homme sage, car sa force se trouve dans sa tête.

L’expression du poète du XVIe siècle, Jean Molinet, « bien heurée prospérité » éclaire la signification du mot de bonheur. C’est une erreur de croire que le terme a pour origine « avoir une bonne heure », c.-à-d. passer un bon moment. « Heur » vient du latin augurium (présage favorable ou sinistre), d’où chance (les biens et les maux qui nous échoient dans la vie). L’ augure (augur) prédit l’avenir par l’observation des oiseaux. Une prospérité bien heurée : avoir un sort qui, par bonne chance, répond aux espérances. On est heureux quand le hasard se montre favorable. Cette idée, on la retrouve fortement soulignée chez Hérodote dans le dialogue émouvant entre Solon et Crésus. (Histoires, Livre I, Clio, XXX-XXXIV)

Le mot templum (temple) appartient à la langue augurale et désigne à l’origine un « espace carré délimité par l’augure dans le ciel et sur la terre, à l’intérieur duquel il recueille et interprète les présages ». Pour Varron, auteur d’un traité sur la langue latine, le templum est ce lieu qui peut être examiné de n’importe quel côté ou ce lieu duquel toutes les parties peuvent être vues : Contemplari dictum a templo, i.e. loco qui ab omni parte aspici, vel ex quo omnis pars videri potest, quem antiqui templum nominabant.  Le temple est le lieu visible de l’invisible, là où des signes interprétatifs se produisent. Contempler (contemplari) dérive de cum (particule d’intensité) et de templum. Contempler veut dire, selon l’étymologie, considérer attentivement par la pensée ce qui dans le visible suscite joie et admiration. C’est par contemplativus que Sénèque a rendu le terme philosophique grec theôrêtixos. Le contemplatif veut comprendre les signes qui émerveillent et qui donnent un sens à l’existence. Voilà la raison profonde pour laquelle tant de philosophes anciens ont affirmé que le bonheur se trouvait dans cette activité de l’âme qui est le possible le plus haut de l’homme en tant qu’être doué de raison. Très peu de gens depuis l’Antiquité adhèrent à cette conception : gloire, richesse, plaisirs ont toujours recueilli la plupart des suffrages. Qui a raison ? Adhuc sub judice lis est !

5 avril 2008

La mémoire des mots I

Classé dans : Les mots — Mots-clés :, , — gbeliveau @ 11:22

Cette chronique, destinée à paraître à intervalles réguliers, cherche à attirer l’attention sur de belles expressions latines, pour le plaisir des mots qu’elles procurent, mais aussi parce qu’elles nous donnent à réfléchir.

Définition de l’orateur (rhetor) par Caton l’Ancien : « vir bonus et dicendi peritus », « l’homme de bien qui sait parler » (Humbert). Le rhéteur est habile, il sait comment produire chez son auditoire les effets qu’il recherche : émouvoir, persuader, instruire. Mais s’il ne jouit pas de la réputation d’être un honnête homme, personne ne l’écoutera.

Non nova sed nove.  Ce ne sont pas des idées nouvelles, mais elles sont exprimées d’une nouvelle manière. Voilà ce qu’il faut répondre à ceux qui prétendent que nous répétons des choses découvertes par d’autres dans le passé. L’actualisation constitue un principe fondamental de l’herméneutique ; il y a donc intérêt à redire le vrai de manière inédite.

L’expression hic et nunc signifie : sur le champ, à l’instant même. Il ne faut pas dire en français « ici et maintenant », car c’est un calque de l’anglais « here and now ». Chez les bons écrivains on voit ces tournures : « ici, maintenant », « l’ici-et-maintenant », ou encore « dans l’ici et le maintenant ». Albert Béguin, ce grand humaniste, propose cette élégante tournure : « à cet instant même et en ce lieu précis ».

 

Suivre la nature : natura duce. Ce bel ablatif absolu renferme une leçon de sagesse que notre époque se plaît à ignorer. On passe pour avisé lorsqu’on affirme péremptoirement : l’être ne saurait envelopper des normes de morale ou des règles de conduite. Suivre la nature, pourtant, c’est s’ouvrir à l’ordre du monde pour en reconnaître les rythmes, c’est modeler son existence pour lui donner une belle ordonnance, c’est chercher à comprendre le mystère de la vie, du déploiement de l’être, de la présence de l’un et de la forme.

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